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  • Le Grand Lifting des fées : avatars postmodernes du merveilleux
    Christian Chelebourg et Noémie Budin (sous la direction de)

    M@gm@ vol.14 n.3 Septembre-Décembre 2016





    AU RENDEZ-VOUS DU MERVEILLEUX NOIR : VERS UNE FÉÉRIE NÉO-GOTHIQUE ?

    Isabelle-Rachel Casta

    zacasta@wanadoo.fr
    Professeur émérite de littérature à l’Université d’Artois. Spécialiste de Gaston Leroux auquel elle a consacré de nombreuses publications, elle s’intéresse aux cultures noire, fantastique ou criminelle, et plus spécifiquement à la dark fantasy. Elle est notamment l’auteur de Nouvelles Mythologies de la mort (2007) et Au comble des fictions : jeux intertextuels et récits policiers (2016). Elle a également dirigé plusieurs collectifs : Le Chaste et l’obscène : un (re)nouveau romanesque ? (2004), Si d’aventure… la littérature aventureuses a-t-elle vécu ? (2009), Énigme du Mal en littérature de jeunesse (2015).


    Source : Pixabay

    La dark fantasy est un genre qui combine un merveilleux accepté à des éléments horrifiques. [...] Certains récits de Clive Barker basés sur un merveilleux noir jouent aussi sur les codes de la “dark fantasy”, comme c’est le cas pour les séries télévisées Buffy contre les vampires et Angel [1].

    Un lieu – et un genre – topique pour le déploiement contemporain des nouvelles fééries noires (au sens que Denis Labbé vient donc de donner à l’expression « merveilleux noir [2] ») paraît sans conteste résider en poétique sérielle : le temps court de l’épisode marié au temps long de la saison, puis de la série accomplie, donne le rythme d’un épanouissement progressif et significatif, et renouvelle par là même nos attentes et notre rapport aux créatures qui s’y ébattent ; ce préambule souhaite signaler qu’à de nouveaux avatars d’archétypes anciens, ici féériques, il convient d’associer des formes de consommation culturelle et/ou formulaire elles aussi émergentes et différemment « énergiques ». C’est cette intermédialité que l’on retrouve par exemple thématisée par Henry Jenkins ou Stanley Fish dans leurs recherches sur l’« aca-fan », autrement dit le « fanisme » cultivé et/ou universitaire.

    Le lien avec quelques re-thématisations spécifiques peut concerner plus particulièrement la série Beauty and The Beast… Il s’agit d’une série télévisée américaine créée par Jennifer Levin et Sherri Cooper, diffusée simultanément depuis le 11 octobre 2012 sur The CW aux États-Unis, et au Canada [3] sur la chaîne Showcase ; l’intéressant est que nous soyons déjà devant un remake, introduisant une variation axée davantage sur l’action que sur le romantisme, inhérent à la première série télévisée de 1987 diffusée, elle, sur CBS, avec Linda Hamilton et Ron Perlman. Cette série avait frappé les esprits car, contrairement à l’eucatastrophe tolkienienne généralement observée, le réalisateur Ron Koslow [4] avait sacrifié son héroïne, Cat (avocate et non détective, comme elle va le devenir…), dès la fin de la deuxième saison – ce qui avait bouleversé, horrifié, révolté les « beasties », les fans inconditionnels, dont les fictions continuent d’ailleurs de broder sur une possible survie de Cat.

    Donc, Beauty and The Beast obéit pleinement aux stratégies des dark fairy tales, puisque les « cœurs de cible » de cette récente adaptation mythémique espèrent à la fois le charme équivoque d’une magie agissante, et les terreurs modernes des splatter movies, les films à « éclaboussure » où mort, vie, amour, blessures et amnésie rétrograde se ré-agencent en séquences glamour et en affrontements sexy.

    Ce récit télévisuel composite pastiche le conte originel, en en reprenant certains personnages, ainsi que les sortilèges, les malédictions et transformations fantastiques [5], mais adaptés dans/à un univers contemporain, très proche de l’urban fantasy. Rappelons par exemple et sans nous y attarder le titre du premier épisode de la série originale : « Il était une fois... dans la ville de New York (« Once upon a Time... in the City of New York »). L’embrayeur du conte et le décor superlativement urbain se conjuguent pour forger en nous une attente quasi dickensienne pour ce nouveau « conte d’une ville » où tous les titres sont des fragments de poème… puisqu’Edgar Poe, Shakespeare puis Dylan Thomas seront successivement convoqués pour ériger le tombeau littéraire de Cat, d’abord comparée à Annabel Lee (02x18, titre français pour A Kingdom by The Sea), puis à Hamlet (The Rest Is Silence, 02x22), enfin à l’âme en peine du poème gallois, Though Lovers be Lost… (03x01 et 02, en VF : Et jamais la mort ne l’emportera), avant d’en revenir à Poe en 03x04 : Nevermore.

    C’est pourquoi la romance paranormale qui va naître s’apparente à la fairy tale fantasy : une réinterprétation sombre, violente, sensuelle, qui se situe donc entre magie mainstreamet noirceur néo-gothique [6]. Cette fantasy sérielle entend remonter aux sources, en privilégiant les versions de Grimm comme hypotexte, à la manière du recueil de contes contemporains Snow White, Blood Red, réuni par Ellen Datlow et Terri Windling (1993 [7]), ou des films tels que Red Riding Hood (Catherine Hardwicke, 2011) ou encore Snow White & the Huntsman (Rupert Sanders, 2012 [8]).

    Alors, sociostyle ou recyclage triomphant, l’affirmation réitérée d’un merveilleux cross-age transcende-t-elle vraiment toutes les frontières génériques pour s’inviter au “Bal du diable”, abolissant les dernières anciennes légitimations ? La Belle, devenue flic comme tout un chacun dans les séries US, reconnaîtra-t-elle, sous les traits du demi-monstre Vincent Keller, l’homme qui la sauva jadis et la chérit depuis ? Dans cette ré-articulation gritty, tout se passe un peu comme si les deux personnages étaient en quelque sorte la Bonne Fée l’un de l’autre – et prenaient le visage du tourmenteur, puis du rédempteur. La thématique semble séduire un grand nombre d’équipes et de showrunners, puisqu’une troisième Beauty and the Beast a été présentée : le réseau ABC a en effet réalisé sa propre version de La Belle et la Bête, peut-être d’ailleurs plus fidèle au conte, qui n’a pas été retenue au vu du pilote [9].

    Sans nous priver d’interroger plus brièvement d’autres séries « féériquement incorrectes », nous aimerions scruter les mécanismes de restauration et d’altération qui président à l’écriture de Beauty and The Beast, riche également en (Mauvaises) Fées secondaires, comparses astucieusement mises dans les pas de notre « Beauté »… décidément bien menacée. En dernier liminaire, notons quand même les connotations des noms des héroïnes, Cat Chandler et sa coéquipière Tess Vargas ; des noms aux références plaisantes ! Maria Vargas, c’est la comtesse aux pieds nus, et Chandler c’est Raymond… comme s’il était besoin d’installer chaque nouvel opus dans un patrimoine puissant, une chambre d’échos où tout fait sens [10].

    Trois moments rythmeront ce rendez-vous : nous nous rendrons d’abord sur le toit de Cat Chandler, puis nous réfléchirons aux aléas de la hard science-fiction, avant de nous confronter aux fantaisies noires des amours mortes.

    Jungle de pierre, et toit dans la nuit…

    Le cadre – personnage gothique à lui seul – croise diverses imageries dont certaines tiennent au balcon doré de Juliette, et d’autres à l’escalier de fer où le Tony de West Side Story vient chanter son amour pour Maria. En effet, les nombreuses tubulures, ou escaliers basculants, palier improvisé entre deux étages, plates-formes métalliques instables… recréent un enchevêtrement de pierre et de fer évoquant quelque jungle figée, ou quelque donjon impratique à escalader pour rejoindre la Belle. Vincent Keller, l’hybride du titre, surgit comme entièrement mû par le regard aimant ou craintif de Cat, la jeune femme qu’il a sauvée et aimée dans l’ombre depuis de nombreuses années… Toujours en surplomb, il guette le rectangle illuminé de sa fenêtre, et de nombreuses scènes, redoublant le cadre de l’écran par le cadre de la fenêtre, sont fondées sur le contraste dehors/dedans, intimité féminine versus surgissement masculin hors-norme, comme si le fauve aux aguets Vincent se matérialisait magiquement, à l’instar de Dracula glissant sous la porte de Mina comme une fumée ou planant dans les nuées en oiseau de proie invincible.

    À chaque saison, des challengers surgissent de tous côtés : une ancienne fiancée (Alex) en saison 1 ; en saison 2, une amante elle-même transformiste (Tori Windsor) pour lui, un séduisant assistant du procureur (ex-Beast), Gab Lowan, pour elle ; au meurtre originel de la mère de Cat, s’adjoindront une impressionnante quantité de cadavres, puisque comme chez Hulk la force et la violence déployées par Vincent lors de ses transformations est sans limite.

    Mais c’est le toit de l’immeuble où vit la jeune fille qui synthétise les aspirations contradictoires de la Belle et de sa Bête : topos romantique et substitut acceptable du jardin enchanté, il permet à l’aérien d’y croiser la sédentaire, pour des pique-niques candides et la plupart du temps interrompus, dîners en hauteur qui valent bien des breakfasts chez Tiffany, tant le chtonien y croise l’ouranien. Le rédacteur de la page Wikipédia lit d’ailleurs dans la série-source un très beau conte d’amour et de mort : La Belle et la Bête de Ron Koslow est un conte qui nous parle du désir et du manque, de la peur de soi et des autres, des conséquences terribles de la violence sur les victimes mais aussi sur ses auteurs. C’est un grand projet éthique, valable de façon intangible aujourd’hui comme hier, soutenu par l’existence secrète, au cœur de Manhattan, dans les souterrains de Central Park, d’un monde utopique qui pratique la fraternité, la poésie et des rites. Sous l’égide d’une figure iconique, un amoureux des livres issu du vieux monde, Father et autour d’un être merveilleux dont nul ne sait d’où il vient qui la protège mais qu’elle doit aussi protéger, une communauté d’exclus s’est trouvée une raison de vivre et des règles pour survivre.

    Vincent, le héros au visage de lion, incarne à la fois le Bien et le Mal et s’avère aussi une figure particulièrement marquante du désir, le sien propre et celui que les autres projettent sur lui. La poésie, omniprésente dans les titres des épisodes, lue à voix haute par les principaux personnages, les décors baroques et splendides, la musique, donnent un ton exceptionnel à ce récit quasiment légendaire qui rend son âme à une grande ville du monde moderne [11].

    Au cœur de ce théâtre d’ombres, la romance paranormale (aux nombreuses téléspectatrices) vient zoomer sur le déchirement sentimental de deux êtres passionnément épris malgré toutes les lois humaines, ou génériques : Vincent est en effet le résultat d’une manipulation génétique ordonnée par la firme Muirfield, et réalisée par la mère de Cat… qui s’en repent presque aussitôt. Le programme de transformation des soldats en super-soldats échoue, car les hybrides ainsi créés sont ingérables.

    En fuite perpétuelle, Vincent devient cependant l’ange gardien, puis l’amant, de l’adolescente qu’il a sauvée jadis. Chaque pré-générique redit les circonstances exceptionnelles de la première rencontre, et insiste sur le devoir de protection que se doivent mutuellement la Belle et la Bête.

    Si nous pensons trouver là la quintessence de l’histoire d’amour surnaturelle, c’est que de très nombreux auteurs s’y sont attelées : Nora Roberts, Linnea Sinclair, Christine Feehan… ont toutes reçu le PEARL (Paranormal Excellence Award for Romantic Literature), prix prestigieux saluant la romance la plus émouvante (abandonné en 2008). Unissant les spécificités de la littérature spéculative et des histoires d’amour fou (à la manière d’Emily Brontë dans Wuthering Heights, donnant Cathy à Heatchcliff pour mieux la lui retirer ensuite), la romance paranormale entre de plein droit dans les catégories du merveilleux, tel qu’il surgit par exemple du numéro de Strenae portant sur les nouvelles merveilles [12], et plus spécifiquement encore dans l’article d’Isabelle Perrier consacré aux séries Once Upon a Time et Grimm.

    La présence des « transgenres » met en exergue les zones de souffrance, d’isolement, d’obscurité et d’incompréhension, voire de culpabilité, ce qui les rend finalement attachants : des êtres dont la fatalité métamorphique représente le biotope, des exclus qui, tout en se détestant, s’entraident pour le bien. Puis viennent les amis, et par extension leurs familles à la fidélité presque indéfectible (sœur Heather, co-équipière Tess Vargas, meilleur ami geek JT) : on pourrait ainsi parler d’adjuvants et d’opposants, qui rejoignent la schématisation des contes de fées proposée par les formalistes.

    La coprésence hyperdiégétique des guerres américaines (Afghanistan, Irak), toujours montrées comme le lieu des plus grandes transgressions faites à l’humanitas, et des extrapolations scientifiques légendaires qui en résultent finit par créer une « phénoménologie » du fantastique [13], où les topoï se recombinent de proposition en proposition (Supernatural, Doll House) pour accréditer à la fois les thèses complotistes et ré-instaurer malgré tout un nouvel humanisme qui engloberait aussi la bestialité des trans-espèces. Même si tout se déroule (sauf rarissimes échappées) à New-York, on ne peut s’empêcher de penser à tout ce que le Southern Gothic fait de la Guerre de Sécession, liée aux vampires dans The Vampire Diaries, avec des échappées steampunk vers (au rayon grand-guignolesque) Abraham Lincoln: Vampire Hunter, le film de Timur Beckmambetov (2012), ou Abraham Lincoln vs. Zombies de Richard Schenkman (2012), qui exploitent la veine du burlesque « noir » horrifique, en opposant des personnages historiques avérés à des monstres surnaturels… dans la tradition d’Alan Moore et de Kim Newman.

    Citons aussi l’étonnant Whitechapel de Ben Court et Caroline Ip pour ITV (2010), qui rappelle le mythe de Jack l’Éventreur pour mieux en montrer les modernes et glaçants « copycats », ces imitateurs maléfiques qui mettent évidemment en fureur le capitaine Chandler, placardisé à Whitechapel et impuissant à prévenir les nouveaux délits que semble secréter le vénéneux quartier aux relents infects. Même atmosphère dans le film de James McTeigue, The Raven (2012), où la police de Baltimore (1849) fait appel à Edgar Poe lui-même (John Cusack) pour déjouer les plans diaboliques d’un admirateur trop zélé, devenu serial killer par passion pour le Maître… et ajoutons aussi Ripper Street, la série britannique de Richard Warlow (2012), qui comme son nom l’indique, mêle mystère sanglant, début de la médecine légale et de l’anthropométrie et hantise urbaine. L’ombre des “détectives de l’étrange”, ces héros qui, de Jules de Grandin (Seabury Quinn) à Hesselius (Sheridan le Fanu) et de Thomas Carnacki (William H. Hodgson) à Henri Bencolin (J. Dickson Carr), ont essaimé dans les « mixtes » policiaro-horrifico-fantastiques, rôde de toute évidence derrière ces créations sérielles et filmiques. Quant aux Warriors de Walter Hill (1979), l’atmosphère gothique de cette réécriture de l’Anabase de Xénophon – qui suit les Guerriers de la nuit (titre de la VF) de la plage de Coney Island aux bas-fonds du Bronx, aller puis retour – a beaucoup impressionné la critique, qui y lit la ré-articulation de la bataille de Counaxa [14] avec les légendes proprement urbaines qui courent sur New York.

    Mais la palme de l’héritage « harry-dicksonnien » est sans doute remportée par Arrow, la série américano-canadienne de Greg Berlanti, d’après les comics Green Arrow… Un héros torturé, Oliver Queen, obligé de se dissimuler pour mener à bien sa tâche de justicier, règle ses comptes à coups de flèches, comme les archers médiévo-renaissants, au sein de la puissante Starling City… Tout est pertinent dans cette fantaisie urbaine ténébreuse, comme dans la série Sleepy Hollow [15], où Ichabod Crane traque, dans notre temps, le cavalier qu’il a décapité deux siècles avant : propulsés dans notre présent, les deux ennemis rejouent perpétuellement le conflit premier.

    Ce que la hard science a fait, la hard science le défera…
    « C’est difficile de redevenir Dr Jekyll quand tout le monde souhaite que tu restes Mister Hyde [16] » (JT à Vincent)

    La Méchante Fée étant souvent remplacée par le savant fou, c’est bien une organisation paramilitaire occulte qui est responsable de l’état de Vincent, mi-Fantôme de l’Opéra balafré, mi-loup-garou (comme dans Teen Wolf), cherchant toujours l’élixir magique qui le décontaminera… mais l’ironie tragique du propos veut qu’à chaque fois qu’il trouve en effet le pharmakon réparateur, c’est au pire moment… et il n’a de cesse de reprendre ses anciennes particularités pour sauver la Belle en péril, ou son meilleur ami JT, ou d’autres innocents pris en otage ; sa compagne d’un moment, Tori Windsor (elle meurt en fin de saison 2), a hérité, quant à elle, des gênes recombinés de son propre père, autre « Bête » tuée par Vincent ; elle estime donc qu’elle est mieux à même de comprendre et de partager la sauvagerie acquise de l’ancien héros de guerre que la douce Catherine Chandler (à qui Kristin Kreuk, à peine sortie de Smallville où elle incarnait Lana Lang, prête son frais minois).

    Cette configuration évoque fortement Oz et Veruca, loup et louve-garou de la série Buffy ; Veruca s’efforce de détourner Oz de son amante Willow, selon elle bien trop sage et gentille pour comprendre et partager la sexualité flamboyante des métamorphes. De nombreuses autres références montrent combien Joss Whedon a influencé les réalisatrices, lors même qu’il avait été, lui, très impressionné par la construction dramatique de la série d’origine : par exemple, un épisode de Buffy s’intitule Beauty and the Beasts…au pluriel (03x04, 1999) ; épisode au cours duquel trois couples sont confrontés à la dimension bestiale de l’homme – Pete/Debbie, Oz/Willow, et Angel/Buffy. Justement, le vampire Angel qui veut que sa bien-aimée vive au soleil est un avatar de la Bête et au moins un épisode de Buffy, la rencontre rêvée sur la plage de Los Angeles avec l’amoureux qui ne peut se montrer au grand jour – Anne, 03x01 –, est directement issu de Beauty and the Beast, version Koslow : A Distant Shore (02x16).

    Dans les séries de gothic fantasy, les héros ont aussi leur faille. Bien que leur destinée fasse d’eux des élus et que les valeurs de courage, de sacrifice, de dépassement de soi soient largement mises en avant, la charge de leur mission est souvent bien lourde à porter malgré l’aide d’amis dévoués. À l’instar de son illustre prédécesseur Frodo qui, à plusieurs reprises, avoue à Sam qu’il aurait préféré que l’Anneau ne vienne pas à lui, que c’est un fardeau trop lourd à porter [17], Vincent est parfois découragé par les combats qu’il a à mener, même s’il reste décidé à faire le plus possible le bien autour de lui, ou tout du moins à limiter les dégâts dus à sa condition d’hybride.

    Il est vrai que, dans le merveilleux noir, les adjuvants semblent appartenir à plusieurs catégories dont le degré de bienveillance ou d’obscurité prend une teinte plus « grise » tout au long de la quête. La véritable inversion des clichés s’effectue par le biais du, ou des, personnage(s) qui gravitent autour du héros central. L’on y trouve des métamorphes, un ensemble de créatures normalement effrayantes, appartenant déjà à la mort pour certaines, et qui suscitent pourtant l’engouement, l’admiration et l’amour.

    Fantaisies noires et amours mortes

    Typiquement ici, la romance paranormale tend à mettre systématiquement en scène des couples complexes dont les membres qui les composent sont à l’aphélie l’un de l’autre, notamment lorsqu’il s’agit du héros/de l’héroïne et de son “love interest”. Ainsi, l’on trouve majoritairement des couples vampire/humain, comme dans Twilight, Buffy et bien d’autres séries. Ici, la détective Cat doit sans cesse « couvrir » son amour Vincent Keller, toujours fugitif, accusé de nombreux crimes, recherché et traqué jusqu’à dans la chambre à coucher nuptiale…

    Ces couples apparaissent bien souvent comme des “star-crossed lovers” tels Roméo et Juliette ; d’ailleurs l’auteur de Warm Bodies s’en souviendra en nommant son héros le zombie « R », initiale de Roméo Montaigu. Ce sont des couples impossibles mais qui existent envers et contre tout. Ainsi, Buffy est la Tueuse de vampires… mais elle s’éprend d’abord d’Angel puis de Spike, vampires tous deux (notons que Spike passe d’ennemi numéro un à “love interest” après le départ d’Angel).

    Même chose pour Cat : sa remontée dans le passé se double d’une forme d’archéologie de la ville, où il faut chercher un donjon avec des artefacts et des squelettes… ainsi qu’une émeraude magnifique, qui jouera le rôle de la cryptonite dans le legendarium de Superman. Or l’aïeule de Cat, Rebecca Reynolds, a elle aussi vécu avec une « Bête », Alistair… mêlant le monstre gothique dans la lignée de la créature de Frankenstein. On passe ainsi des entrailles de la Ville (station de métro abandonnée, souterrain désaffecté, égouts, caves gigantesque, laboratoires délabrés…) au sommet des buildings et des gratte-ciel, nid d’aigle d’où tombe le mutant avec un “sens of wonder” jamais démenti. La rencontre de toutes ces mythologies forme ce qu’Eloy Fernandez Porta nomme l’« afterpop », pour en signaler précisément le permanent bouillonnement iconique et notionnel.

    Un exemple que nous ne développerons pas serait la série Sleepy Hollow, alliant le plus pur urban gothic (pour sa partie contemporaine) et la romance paranormale la plus déchirante, nous amène à assister, après deux siècles de sommeil, au réveil difficile d’Ichabod Crane dans un monde totalement différent du sien – ce qui ne l’empêche pas d’accepter la mission que lui confie, à travers le temps, sa femme Katrina, celle de sauver le monde des quatre cavaliers de l’apocalypse : Mort (décapité par Ichabod à l’époque de la guerre d’indépendance), Famine, Guerre et Conquête. Prêt à sacrifier sa passion pour préserver l’humanité et faire ce qui est juste, Ichabod, profondément croyant, se promène avec sa Bible pour contrecarrer les forces du mal. Les personnages qu’il rencontrera sur sa route se positionneront eux aussi très vite, à l’instar du policier Andy Brooks, qui obéit au démon et meurt dès le premier épisode de la série pour mieux ressusciter dans le second. Brooks sera d’ailleurs la première personne que rencontrera Ichabod suite à son réveil, juste après l’annonce de la mort du shérif Corbin. Dès que Brooks le verra, il l’arrêtera et demandera à Abbie Mills, l’adjointe du shérif présente sur les lieux, de l’identifier comme étant l’assassin... La suite de l’épisode laissera penser que peut-être, cette insistance à vouloir coffrer Ichabod était un prélude à cette dérive dans les ténèbres.

    Un peu à l’écart de ces héros maudits, se déploient les méandres et les tourments des idylles adolescentes transgenres, transespèces, que l’on pourrait résumer par : le parcours du monstrum au novum. Si la sentimentalité prévaut le plus souvent, il y a aussi, comme déjà suggéré, des corpora plus sombres, aux passions empêchées et violentes… Le show Lost Girl (Michelle Lovretta, 2012), héritière de Buffy… fait trembler pour le sort de celle qui, comme le héros de Pushing Daisies (Bryan Fuller, 2007-2008), donne la mort par un baiser ; mais le traitement de la série Pushing Daisies n’est en rien “gothic” ; gorgée de couleurs acidulées et de personnages plutôt loufoques et charmants, c’est vers le nonsense britannique qu’elle louche. Rien à voir avec Bo, la “lost girl”, héroïne sensuelle et bisexuelle (Anna Silk), qui joue sur tous les codes : dark fantasy, extra-terrestre, mais aussi atmosphère homo-érotique avec des scènes de prison pour femmes/fées très suggestives. Beaucoup plus soft, Beauty and the Beast privilégie clairement le désir à ses assouvissements, et euphémise les quelques étreintes consenties pour maintenir intactes la grâce et la vénusté de Cat, toujours perchée au bord de l’abîme.

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    Alors, « Metaphors be with you! [18] »? Reprenant tant bien que mal l’archétype du fiancé animal, Beauty and The Beast s’inscrit dans la longue chaîne des variations sur ce conte, qui servait on s’en souvient d’argument de séduction à Werner von Ebrennac dans Le Silence de la Mer ; c’était alors à la soldatesque allemande que la Bête ressemblait, superficiellement, avant de se transformer en chevalier servant de la France, épris mais respectueux ; plus littéral ici et dénuée de toute métaphorisation particulière, cette relecture parfois kitch, parfois émouvante, de l’enchantement original se distingue aussi par le recyclage réussi des clichés du mélodrame : la mère assassinée, le père mort qui de toute façon n’était pas le vrai, les bâtisses labyrinthiques où l’on se perd, le bijou ancestral aux vertus magiques… rien ne manque, pour que s’opère au mieux la jonction entre l’émotion d’un amour interdit et l’inquiétante étrangeté d’une ville aux mystères oppressants. C’est peut-être là que la réflexion de Maurice Lévy peut le mieux éclairer les arrière-mondes complexes de ces sous-genres qui, héritiers parfois paradoxaux des œuvres noires et du courant gothique, s’adressent à une tout autre réception, marquée par la juvénilisation de notre habitus social, et par la prééminence d’un public féminin qui souhaite que se conjuguent les codes du fantastique et ceux du roman d’amour – et même du mélodrame amoureux… Mais comme le dit Jean Vivies en commentant Maurice Lévy : « Il est donc salutaire de revenir [...] dans les méandres d’une “carte du tendre” du roman noir [...] [19]».

    Les héros de la mirobolante fantasy urbaine, malgré courage et audace doivent accepter eux aussi, la souffrance et les larmes. Sentimentales, érotiques, héroïques, les nouvelles fééries, elles, exhaussent discrètement les rôles féminins en les transformant en torches flamboyantes dans la nuit de l’amour fou, même si « le rêve est rétrograde », comme le rappelle Max Duperay en citant Freud [20] ; c’est pourquoi Beauty and the Beast nous semble bien appartenir à un merveilleux, plus victorien qu’arthurien bien sûr, revivifié par ses multi-supports et réinventé dans sa plasticité même. Pour cette série, il s’agit bien comme le soutient Philippe du Folco, de « [...] la chute d’un idéal érotique et prométhéen, détruit par l’intransigeance de la morale, et qui caractérise assez bien les gothics et une partie de l’imaginaire manga aujourd’hui [21] ».

    Notes

    [1] Denis Labbé, article « Fantasy », p. 289-291, in Valérie Tritter (ed.), Encyclopédie du fantastique, Paris, Ellipses, 2010, p. 291.

    [2] On aura reconnu le clin d’œil au titre du film de Juan Luis Buñuel, Au Rendez-vous de la mort joyeuse © Les Productions Artistes Associés, PEA, Télécip, 1973, avec Françoise Fabian et Gérard Depardieu.

    [3] L’actrice vedette est d’ailleurs canadienne, si Jay Ryan vient de Nouvelle-Zélande.

    [4] Ce sont les producteurs qui ont ainsi « réglé » son compte à Linda Hamilton, qui souhaita très vite quitter la série. À noter : Ron Koslow est toujours crédité comme « producteur » du récent remake.

    [5] On trouve d’ailleurs d’autres variations au thème, en particulier La Belle et le Prince Lion, titre français donné au conte des Grimm « L’Alouette qui chante et qui sautille » (KHM 88) (voir Christiane Connan-Pintado, Catherine Tauveron, Fortune des contes des Grimm en France : Formes et enjeux des rééditions, reformulations, réécritures dans la littérature de jeunesse, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, « Mythographies et sociétés », 2014).

    [6] Quelques rappels définitoires consultés en ligne : « Le style néo-gothique est un style architectural né au milieu du 18e siècle en Angleterre. Au xixe siècle, des styles néo-gothiques de plus en plus rigoureux et documentés ont visé à faire revivre des formes médiévales qui contrastaient avec les styles classiques dominants de l’époque. Le mouvement néo-gothique (autrement appelé « Renaissance gothique », sur le modèle du Gothic Revival anglais) a eu une influence importante en Europe et en Amérique du Nord, et il y a peut-être eu davantage d’architecture gothique qui a été construite durant les xixe et xxe siècles qu’il n’y en a eu à la fin du Moyen-Âge et au début de la Renaissance. On peut distinguer trois phases : « le néo-gothique de Christopher Wren en Angleterre, appliqué aux universités comme Oxford ; la deuxième phase en Grande-Bretagne est parallèle au développement du roman gothique en littérature ; la maturité dans les années 1840 grâce aux progrès de la science historique » (« Style néo-gothique »).

    [7] Le film de Tarsem Singh, astucieusement intitulé Mirror, Mirror (2012), remet bien au centre du propos le personnage ambigu et pervers de la « méchante reine », incarnée par Julia Roberts.

    [8] Ce dernier rencontra un succès notable puisqu’approchant les deux millions d’entrées au box-office ; succès qui contraste en effet avec quelques déceptions, sinon esthétiques, du moins financières, assez rudes : ni Divergent (2014), ni Warm Bodies (2013), ni The Host (2013), ni même Beautiful Creatures (2013) n’ont vraiment trouvé un public à la hauteur des investissements consentis… pour ne rien dire des déceptions avouées que sont The Mortal instruments (2013) ou Vampire Academy (2014).

    [9] Au mois de septembre 2011, deux projets Beauty and the Beast ont été proposés. Celui pour le réseau ABC était présenté par Jonathan E. Steinberg et le pilote mettait en vedette Ruth Bradley (Grace, la belle), Darius Campbell (Shiro, la bête), Christopher Egan (Garrick), F. Murray Abraham (Cyril), Meegan Warner (Elizabeth, sœur de Grace), Karen LeBlanc (Ehren), Alan Dale (Emperor Dorian, père de Grace) et Wendy Crewson (Mara). Le pilote n’a pas été retenu par ABC.

    [10] Cette autocélébration permanente de la pop culture, « ivre d’elle-même », est l’une des thèses de Dominique Pasquier, Bernard Lahire et Jean-Louis Fabiani, reprenant les conclusions des enquêtes dirigées par Olivier Donnat, Les Français face à la culture : De l’exclusion à l’éclectisme, Paris, La Découverte/La Documentation française, 1990 (merci à Anne Besson de m’avoir rappelé cet ouvrage !).

    [11] La Belle et la Bête (série télévisée).

    [12] Strenae, no 8, 2015, “Le Nouveau Pays des Merveilles. Héritage et renouveau du merveilleux dans la culture de jeunesse contemporaine”, Anne Besson et Matthieu Letourneux (ed.), strenae.revues.org.

    [13] Louis Vax en parle dans La Séduction de l’Étrange : étude sur la littérature fantastique, Paris, PUF, 1965 ; Franz Hellens (Le Fantastique réel, Amiens, Sodi, 1967), lui, préfère le terme d’expérience fantastique… Mais nous trouvons de la parenté dans ces approches.

    [14] La bataille de Counaxa s’est déroulée le 3 septembre 401 av. J.-C. entre Cyrus le Jeune et son frère ainé Arsace qui s’était emparé en 404 av. J.-C. du trône perse sous le nom d’Artaxerxès II. La retraite des Dix Mille fut alors dirigée par cinq stratèges élus, dont le jeune et relativement inexpérimenté Xénophon. Les Grecs, engagés profondément en territoire perse, durent se frayer un chemin vers le nord à travers les montagnes d’Arménie couverte de neige pour atteindre la mer Noire à environ 1000 km de là. Cette histoire comme celle de la bataille sont racontées dans l’Anabase écrite par Xénophon.

    [15] Alex Kurtzman, Roberto Orci, Sleepy Hollow © Sketch Films, K/O Paper Products, 20th Century Fox Television, 2013. La série en est à sa troisième saison, une quatrième est annoncée.

    [16] « It’s hard to be Doctor Jekyll when everybody keeps wanting Mr. Hyde. » (Ron Koslow, Beauty and the Beast, 02x14, When the Blue Bird Sings © Republic Pictures, 1989, 00:21:17).

    [17] Frodo, dans The Lord of the Rings, doit porter l’anneau de pouvoir forgé par Sauron jusqu’à son lieu de création pour le détruire, mais l’anneau a sa volonté propre, il peut agir sur le porteur et Frodo devient de plus en plus las, paranoïaque et ambivalent dans son comportement.

    [18] Eric del Chrol, « Metaphors be with you », p. 252-270 in Mélanie Bost-Fievet et Sandra Provini (ed.), L’Antiquité dans l’imaginaire contemporain, Paris, Garnier, « Rencontres », 2014.

    [19] Note de lecture de Le roman gothique anglais, Albin Michel, 1995, in Persée, portail de revues en sciences humaines et sociales, persee.fr/web/revue/home/prescript/article/XVII_0291-3798_1995_num_4, p. 159.

    [20] Max Duperray, « lévy, maurice. Le Roman “gothique” anglais, 1764-1824. Bibliothèque de “l’évolution de l’humanité.” Paris : Albin Michel, 1995. 774 pp. », XVII-XVIII. Bulletin de la société d’études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles, vol. 41, no 1, 1995, pp. 158-160, p. 159.

    [21] Philippe Di Folco (ed.), Dictionnaire de la mort, Paris, Larousse, « In Extenso », 2010, p. 494.



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