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  • Le mythe de la maîtrise du risque dans les sociétés modernes
    Jawad Mejjad (a cura di)

    M@gm@ vol.13 n.2 Maggio-Agosto 2015





    AMBIVALENCES SOCIALES FACE AU RISQUE

    David Le Breton

    dav.le.breton@orange.fr
    Professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, membre de l’Institut Universitaire de France et de l’Institut des Etudes Avancées de l’Université de Strasbourg (USIAS).

    « Ce qui me parait surprenant, ce n’est pas que tout se désagrège, mais que tant de choses continuent à exister » (Auster, Le voyage d’Anna Blume).

    Sociétés des risques

    Chaque société génère ses risques propres, ou plutôt ses représentations du risque ou des dangers propres à son environnement. Elles ne sont pas les mêmes d’un lieu et d’un temps à l’autre, voire même d’une classe sociale à une autre.  Le risque est toujours une interprétation du monde, non une donnée tangible. Et dans nos sociétés individualistes les perceptions du risque sont multiples, contradictoires, ambivalentes, objets de controverses sans fin. Elles impliquent de se détacher d’une métaphysique de l’existence, et de ne plus voir derrière les événements la trace d’une divinité ou d’une fatalité mais plutôt le jeu des circonstances. Aucune providence, aucun dessein transcendant, mais les seules conséquences de l’action des hommes sur la nature ou sur le lien social. Le risque est aujourd’hui une mesure de l'incertitude, il indique  les incidences possibles du danger inhérent à une conduite ou une entreprise, les menaces pesant sur une collectivité à cause par exemple de particularités écologiques, climatiques ou de l'implantation d'une industrie polluante ou dangereuse pour le voisinage en cas d'accident ou de défaillance technique. Le glissement de sens du terme "risque" passant d’une probabilité à une menace ou un danger illustre l’inquiétude d’une société taraudée par la sécurité et soucieuse d'assurer la prévention des différentes formes d'entraves et de malheurs touchant la condition humaine. Aujourd’hui mot valise à connotation néfaste, risque renvoie à des aléas périlleux dont il importe de contrôler les conséquences.

    Au regard de l’existence des générations antérieures nous vivons dans des conditions sécurisées à de multiples égards, à travers un lien social moins marqué de violence. Les avancées de l’hygiène et de la médecine, l’instauration de la sécurité sociale, la protection du travail ou les législations innombrables sur les technologies collectives, les règlementations entourant toutes les pratiques sociales, l’élévation du niveau de vie, l’augmentation considérable de la longévité ces dernières décennies l’attestent. Mais ce qui reste de danger et de violence est devenu intolérable. Telle est d’ailleurs la thèse de U. Beck, au regard de la vie quotidienne nous ne vivons pas dans un monde plus dangereux qu’autrefois, même si les menaces majeures sont devenues colossales (risques nucléaires, terrorisme…) mais la question du risque est désormais au cœur de nos sociétés et de l’existence individuelle.

    Les dangers ne sont plus les mêmes, leur virulence s’est déplacée. Toute activité technologique engage des risques particuliers. Des conditions d’existence moins précaires, une espérance de vie grandissante ne suffisent pas à désamorcer le sentiment de vulnérabilité. Les individus vivent dans un univers de sens et non dans un monde régi par les statistiques. Les chiffres sur la sécurité grandissante des transports, la diminution de la violence ou de la délinquance, l’espérance de vie, etc. ne rassurent pas sur le sentiment personnel de fragilité ni sur l’état de la planète. L’individualisation du sens dans nos sociétés détache des anciennes solidarités, induit un sentiment d’isolement,  marqué par un sentiment accru de fragilité. La personne prend une importance croissante, elle fait presque un monde à elle seule et craint toujours d’être le point d’imputation du désastre. Tout inattendu prend dès lors la forme d’un désaveu cruel dont il faut se garder. Mais l’obsession d’anticiper et de parer toute déconvenue se heurte à l’opacité du monde et à l’imprévisibilité du temps qui vient, et, dans le présent, elle finit par limiter la puissance d’agir de l’individu et entretenir la peur. Plus on cherche à se protéger plus on se rend sensible à ce qui échappe à toute prise, et plus le sentiment de vulnérabilité s’accroit. Et, au-delà des statistiques rassurantes, apparaissent des menaces d’une nature radicalement différente que celles affrontées par les générations antérieures (risque nucléaire) ou, à une autre échelle, le risque terroriste dans un contexte de mondialisation.

    Aujourd’hui à bien des égards la confiance est un problème, un doute, elle n’est plus donnée en toute évidence. Elle est essentielle pour vivre sans être hanté en permanence par la peur. Elle irrigue l’ensemble des propriétés qui rendent fluides les relations sociales et l’ensemble du rapport au monde. Elle produit l’évidence tranquille de la vie quotidienne. Quand elle est rompue un abîme s’ouvre dans l’existence, plus ou moins intense selon le lieu de fracture. S’il n’était pas possible se fier aux autres, toute interaction deviendrait incertaine et s’exposerait rapidement au rapport de force. « Sans la confiance des hommes les uns envers les autres, écrit Simmel, la société toute entière se disloquerait –rares, en effet, les relations uniquement fondées sur ce que chacun sait de façon démontrable de l’autre, et rares celles qui dureraient un tant soit peu si la foi n’était pas aussi forte, et souvent même plus forte, que les preuves rationnelles ou même l’évidence –de même, sans la confiance, la circulation monétaire s’effondrerait » (Simmel, 1987, 197). Innombrables sont les situations où il est nécessaire de s’en remettre aux autres. Si l’automobiliste devait craindre que personne ne s’arrête aux feux rouges ou aux stops, la circulation routière deviendrait un champ de bataille. S’il fallait prendre l’avion dans la crainte d’une absence de fiabilité de la compagnie, du sérieux des vérifications technologiques,  dans le doute de la sécurité sans défaut des infrastructures des aéroports, du contrôle avant l’embarquement, etc. peu de passagers oseraient s’y engager. Dans maintes circonstances de la vie, toute méfiance entraine le renoncement ou un vif sentiment de vulnérabilité. Sans confiance, l’écoulement paisible de l’existence s’effondre et entre dans l’imprévisible, et éventuellement dans la paranoïa. Cependant la confiance ne s’accorde pas toujours sans inquiétude au regard de ses conséquences.

    La confiance élémentaire envers les autres ou le monde est parfois rompue de manière inouïe. Les nuages toxiques portent leur menace de mort sur des milliers de kilomètres sans que nul ne le sache encore. Le danger n’est plus enfermé dans les frontières d’un Etat, il est désormais de partout et de toujours, il déborde toute limite nationale, il touche des zones considérables s’agissant par exemple des technologies contemporaines comme le nucléaire, ou les pandémies… Mais il prend aussi la figure d’individus nomades qui subvertissent la confiance nécessaire au lien social pour introduire l’épouvante au cœur des lieux les plus paisibles à travers des entreprises terroristes par exemple. L’affaire de la vache folle met dans les assiettes les plus ordinaires des germes de la maladie. Dans les années quatre-vingt, l’irruption du sida inscrit le danger au cœur des relations sociales les plus heureuses et les moins suspectes. L’affaire du sang contaminé transforme certains médecins et administrateurs en pourvoyeurs de maladie et de mort.

    Sans l'exercice d'une certaine prudence la vie serait impossible ou brève. Une connaissance intuitive des risques de l'environnement, une vigilance diluée dans les faits et gestes du quotidien permettent de se prémunir. Mais ce tissu de précautions intégrées dans les habitudes de vie s'adosse en permanence à des risques potentiels. Les instruments du confort se retournent parfois en sources de danger et sèment la mort ou les blessures (électrocution, explosion, asphyxie, etc.). Un moment de distraction en traversant la rue, un orage qui transforme la tranquille rivière en fleuve de boue s’abattant sur un camping ou des habitations, l'explosion d’une usine chimique, un accident nucléaire qui porte la mort sur un immense territoire, un attentat, provoque le drame là où nul n'aurait parié sur l'adversité. Le chauffard ou l'ouragan, l'explosion d'une usine chimique, comme à Toulouse en 2001, l'infarctus ou l'agression, l'épidémie, les déchainements climatiques, plongent dans une fatalité malaisée à prévoir ou à retourner en sa faveur. L'heureuse rencontre amoureuse d'une nuit peut se transformer quelques mois plus tard en séropositivité ou en séparation tragique.

    L’évidence d’être soi et d’aller sans encombre d’une tâche à une autre dans la vie quotidienne ou professionnelle repose sur cette conviction qu’une confiance globale peut être accordée à l’environnement social et technique, sans naïveté, avec une réflexivité suffisante pour se tenir sur ses gardes dans certaines situations ou face à certains interlocuteurs dont la réputation n’est pas la meilleure. Or, au plan du lien social la confiance est aujourd’hui profondément ébranlée, à travers des catastrophes technologiques à grande échelle comme à Tchernobyl ou à Fukushima, des scandales sanitaires liés à la nourriture ou même à la diffusion de certains médicaments, etc. Un discours ambiant dénonce l’hypocrisie politique, économique, sociale. Les incivilités prennent de l’ampleur. Le ressentiment envahit régulièrement nos sociétés dans des explosions de violence urbaine. Nous sommes de moins en moins ensemble et de plus en plus à côté les uns des autres dans un climat de suspicion qui rend difficile le lien aux autres. Sans confiance la société est grippée, attaquée de toute part, et elle laisse place aux manœuvres ou aux intérêts particuliers. La sécurité ontologique est mise à mal, elle devient plus difficile à assumer dans le contexte de nos sociétés contemporaines. A qui se fier dans un monde dont la maxime est celle de l’obsolescence. La transmission des expériences ne va plus de soi. Mais là où la confiance manque au lien social se multiplient les zones d’imprévisibilité, et donc pour les acteurs une inquiétude et une mobilisation accentuée de leurs ressources personnelles (d’où sans doute le succès de la notion de résilience).

    Certaines sociétés connaissent une insécurité permanente à cause d’un état de guerre, d’une instabilité politique, d’une famine, de rivalités religieuses ou ethniques, d’une violence endémique ou de conditions climatiques toujours porteuses de menace. Dans nos sociétés occidentales, les conditions d'existence sont relativement tranquilles. Pourtant l’inquiétude est partout. La sécurité fait l’objet d’une mobilisation de tout instant à de multiples niveaux mais elle n’est pas toute puissante à cause du nombre de médiations qui interfère en permanence comme l’actualité récente l’a montré. La multiplication des procédures de contrôles privées ou publiques, si elle amortit la peur et prévient un certain nombre de débordements, est loin de désarmer toutes les menaces possibles. Le passage à l’acte terroriste, un massacre dans une école par un élève, par exemple, demeurent largement imprévisible. Une entreprise comme celle du co-pilote allemand qui écrase délibérément un avion avec cent-cinquante passagers à son bord ne saurait être envisagée en termes de prévention. Ce n’est que dans l’après-coup que des éléments de la biographie des protagonistes de ces faits viennent en partie éclairer leur geste. Mais des milliers d’autres individus présentent des caractéristiques personnelles proches sans jamais avoir eu l’idée de passer à l’acte. La menace est inhérente à la condition humaine même dans le contexte de l’hypercontrôle technologique, de la vigilance des associations, de la législation ou des règlements spécifiques, dans la mobilisation des individus sollicités pour signaler les colis abandonnés ou suspects.

    Des instruments de transport ordinaires sont transformés en engins de destruction massive. Pour les terroristes, ce sont les lieux de convivialité, d’échanges, ceux où toute vigilance est relâchée, qui sont les cibles privilégiées de leurs actions : les marchés, les restaurants, les cafés, les lieux de culte, les transports publics, etc. Personne ne porte sur son visage un projet de meurtre ou d’attentat. Le terroriste ou le tueur est mêlé à la foule. La circonspection est neutralisée. En ce sens, même la prévoyance et la prudence, les deux modalités de l’atténuation du risque ne suffisent pas à élaguer les aspérités du temps qui vient avec son lot de surprises bonnes ou mauvaises. La prévoyance est une capacité réfléchie d’anticipation des conséquences d’une décision, mais elle n’est justement pas voyance, elle aboutit à des raisonnements plausibles, probables, mais jamais tout à fait assurés dans leurs effets. Quant à la prudence sa seule sauvegarde est de ne jamais ignorer que l’improbable est toujours possible, sans cependant entraver la décision ultime.

    Parfois les technologies sont trop fines pour être réellement protectrices et deviennent génératrices d’épouvante. M. Ferrier note que dans les jours qui suivirent les tremblements de terre et le tsunami de mars 2011, la technologie ignore la différence entre des secousses bénignes et sérieuses, dès lors les procédures antisismiques se mettent sans cesse en branle, brouillant toute urgence, et devenant épuisante. « Le problème des fausses alertes, c’est qu’il faut à chaque fois stopper les trains, fermer les barrages, tenter de minimiser les dommages, etc. « (Ferrier, 2012, 173).

    Ce sont parfois les instruments de prévention qui sont à la source de l’épouvante, en témoigne le crash de l’avion allemand de la Germanwings puisque le co-pilote s’était enfermé dans le cockpit dans l’impossibilité pour le commandant de bord et son équipage de l’ouvrir. Après les attentats du 11 septembre 2001, une telle mesure vise en effet à empêcher le détournement d’avion par des pirates de l’air ou des terroristes. La porte du cockpit est verrouillée afin que nul ne puisse l’ouvrir de l’extérieur, même sous la contrainte d’une arme. Un tel dispositif a procuré au co-pilote les conditions idéales pour s’emparer de l’appareil en l’absence du commandant de bord. Ce sont les exigences même de sécurité qui ont provoqué la tragédie. La nourriture se retourne contre l’homme et devient une menace pour sa santé ou sa vie, les hôpitaux multiplient les maladies iatrogéniques ; Internet permet sans doute une communication mondialisée mais elle donne des armes considérables aux mafias, aux terroristes, ou aux pédophiles… Nous connaissons cette ambivalence de nos sociétés qui maintiennent par exemple les cigarettes en vente libre tout en indiquant sur les paquets le risque de mort qu’entraine le fait de fumer trop. Les médicaments sont toujours accompagnés de contre-indications, etc.

    Les transports routiers sont une source inouïe de blessures, de mort, et de pollution et ils épuisent des ressources non renouvelables de la nature. Environ 250000 personnes meurent sur les routes chaque année dans le monde. Déjà, en 1965, le président Johnson pouvait constater qu’il y avait eu au Vietnam 1724 morts et 6400 blessés tandis que dans le même temps la route tuait 49000 Américains et en blessait 3500000. En 2013, 3268 personnes trouvent la mort dans un accident de voiture en France ; 3388 en 2014. Et des dizaines de milliers sont blessées. Le coût humain et social de la voiture est terrifiant. Les campagnes sont impuissantes à juguler le massacre. Morts banalisés, acceptés, prix payé pour maintenir des conditions d’existence toute entière déterminées par une adhésion passionnée à la voiture et à tout ce qui l’accompagne en infrastructures et en mode de vie.

    Les milliers de morts de chaque année, les dizaines de milliers de blessés graves, restent sans incidence, malgré le fait qu’aucune famille ne puisse se targuer de ne pas avoir perdu un proche dans l’hécatombe. Cette part du feu pour la satisfaction d’un mode de vie interroge nos sociétés sur leur ambivalence face à la prévention du risque. « Jamais aucune espèce, dans l’histoire de la création, n’avait engendré son propre prédateur avec autant d’enthousiasme. Jamais les souris n’iront au Salon du chat », comme l’écrit D. Tronchet (2000, 8). La prévention routière marche nettement moins que pour des menaces plus abstraites en comparaison liées aux OGM, aux craintes alimentaires, à l’amiante,  etc. La conscience de l’accident est endormie, lointaine, indifférente, comme si ici seuls les autres étaient susceptibles d’en être victimes. Le sentiment de maîtrise est le leurre qui incite l’immense majorité des conducteurs à ne pas se sentir concernés par l'accident. La mort de dix Français au Népal lors des tremblements de terre provoque une attention et une émotion sans commune mesure avec le nombre de morts sur la route chaque année. Chaque jour en moyenne dix Français meurent victimes d’accidents de la route et plusieurs centaines sont blessés. L’automobiliste a rarement conscience de ses responsabilités, il se sent en sécurité dans son habitacle et ne se pose guère la question de celle des autres. Le propos de Jean-Claude Chesnais est toujours d’actualité : « La vraie violence est automobile : en sortant dans la rue, on risque davantage d’être écrasé par une voiture qu’attaqué par un malfrat. La première sécurité des citoyens est désormais la sécurité routière » (Chesnais, 1981, 310). La mobilité contemporaine se paie d’une mortalité et d’une morbidité routière, au-delà du stress quotidien, qui soulève nombre de questions anthropologiques.

    Mondialisation du risque

    L’urbanisation croissante de la planète, la production de dangers innombrables et souvent invisibles (radioactivité, pollution, nocivité d’un environnement, de l’alimentation, effets secondaires de médicaments, etc.), accompagnent le développement scientifique, économique et industriel. La mondialisation rend les sociétés inégales au plan des conditions d’existence, mais solidaires en matière de risque, même si de criantes disparités demeurent dans l’exposition aux dangers. Les plus pauvres sont toujours les plus vulnérables aux industries les plus polluantes ou les plus dangereuses en tant que classes sociales, pays ou zones d’implantation. Ils exercent les métiers ou les tâches les plus dangereuses, ils sont plus touchés que les autres par le chômage, les accidents, moins soignés, leur alimentation est de moindre qualité et peu encline au choix des produits les mieux contrôlés à cause de leurs coûts, leur condition de logement sont défavorables, l’éducation leur est plus difficile d’accès, et la possibilité de s’informer pour mieux se protéger leur est nettement plus mesurée. « Le prolétariat de la société mondiale du risque habite au pied des cheminées d’usine, à côté des raffineries et des usines chimiques des centres industriels du tiers-monde » (Beck, 2001, 75).

    Si les conditions d’existence maintiennent des relations au risque relevant encore de profondes inégalités sociales et culturelles, les catastrophes « naturelles » ou technologiques, ou la conjugaison des deux, comme à Fukushima, rétablissent une parité, elles frappent en aveugle, sans souci du riche ou du pauvre, même si les premiers sont davantage en mesure par la suite de reprendre le fil de leur existence antérieure sans trop de dommage. Des attentats à l’image de celui du 11 septembre 2001 tuent dans l’indifférence des statuts sociaux, des religions, des âges, des sexes... « La pénurie est hiérarchique, le smog est démocratique. L’expansion des risques liés à la modernisation –menaces portant sur la nature, la santé, l’alimentation, etc., s’accompagne d’une relativisation des différences et des barrières sociales » (Beck, 2001, 65). Nous sommes désormais les membres d’une « communauté mondiale du risque » (Beck, 2003, 31). Ainsi les Inuit du Groenland et de Sibérie, loin des lieux de production ou d’usage des produits chimiques, possèdent un taux de mercure élevé dans le sang, et le lait des mères Inuits est saturé de toxiques : « La raison en est que l’alimentation inuit de base se compose de baleines, de phoques et d’oiseaux de mer qui mangent du poisson, des mollusques et des crevettes. Or les produits chimiques se concentrent plus à chaque étape de la chaine alimentaire » (Diamond, 2006, 782). Le monde est immergé dans la même fragilité et la même communauté de destin. Aucune exterritorialité n’est pensable.

    Dans La paix perpétuelle, (1996), Habermas pensait que la conscience d’appartenir à un même monde, sans possibilité qu’un autre puisse co-exister, et dans un contexte de fragilisation globale, allait amener à une mobilisation radicale et internationale contre toute menace. Mais les faits montrent qu’un tel programme est voué à l’impuissance, non seulement devant l’ambivalence propre à l’humanité et par impossibilité des politiques de contrôler les intérêts économiques, mais aussi par le fait que le monde, pour certains hommes, n’est pas le seul, qu’un autre, sous l’empire de Dieu, est le seul habitable même au prix de tous les massacres. De surcroit, les risques majeurs sont à venir, ils sont inscrits dans le temps qui vient et ne procurent donc guère de mobilisation pour les prévenir, d’autant que les générations concernées ne sont pas encore nées.

    La technique et la science sont recrutées pour des intérêts économiques qui ne sont pas nécessairement ceux des populations et se retournent même contre elles. L’expertise devient souvent complice dans la propagation des risques en balayant d’un revers de manche toute incertitude, puis, une fois la catastrophe survenue, en s’efforçant d’en minimiser les conséquences. Ainsi récemment à Fukushima. D’où ces débats contradictoires entre différents scientifiques dont le lieu d’énonciation de la parole n’est pas le même. Les uns au-dessus de la mêlée, les autres compromis par des intérêts personnels dans la poursuite du pire ou naïfs sur ses conséquences. Les scientifiques n’exercent plus une autorité sans faille, la différence s’est effacée entre le scientifique sachant tout et le citoyen confiant. La science est parfois requise contre elle par des associations et des citoyens qui savent mobiliser les chercheurs les plus indépendants. « La différence entre la « populace ignorante » et le « citoyen éclairé », ou, pour adopter des catégories modernes, la différence entre profanes et experts, disparait, et se transforme en concurrence entre différents experts » (Beck, 2001, 369). Dans bon nombre de situations l’évaluation du danger devient même sans doute impossible, trop de données interagissent susceptibles de provoquer des effets dominos, à l’image de Fukushima où un tremblement de terre créé un tsunami qui a débordé le système de sécurité de la centrale nucléaire. En outre une entreprise terroriste ou le geste suicidaire d’un technicien peuvent induire le pire en étant, de prime abord, impensables.

    Giddens (1994) pointe la fragmentation de la décision dans maintes composantes des entreprises et des technologies contemporaines, leur articulation abstraite et infiniment complexe fait que la moindre action implique potentiellement une multitude de zones différentes d’engagements et de responsabilités. Prendre un avion implique la qualité professionnelle des entreprises qui en fabriquent les composantes, celle de l’entreprise qui les assemble, la qualité des sous-traitants qu´elle emploie, le souci de maintenance de la compagnie qui l´achète, des sous-traitants qu`elle sollicite à son tour, de la compétence des pilotes, de la fiabilité des systèmes de sécurité aéroportuaire, etc. Une immense trame articule chaque pièce de l´ensemble mais souvent dans leur méconnaissance réciproque et dans la dilution des responsabilités. Il devient impossible d’imputer des responsabilités à quelqu’un car toutes se dissolvent dans le même anonymat et la même méconnaissance de l’ensemble. Cette complexité et cette abstraction de l´engagement contribuent à détacher l´individu des conséquences de ses actes. Aucun responsable, même au plus haut niveau, ne possède la lucidité de la portée de ses décisions et de leurs conséquences, toujours susceptibles de ricocher sur des faits imprévus. Giddens parle à cet égard de la nécessité de faire confiance à des systèmes abstraits qui engagent pourtant maints aspects du fonctionnement des institutions, la gestion de grands dispositifs technologiques ou humains. La libéralisation des échanges est en contradiction avec le souci sécuritaire, l’hétérogénéité des systèmes techniques et des lieux de décision.

    La catastrophe est à ce point impensable que l’on refuse d’y croire comme si un bon génie allait toujours veiller à ce qu’elle demeure une hypothèse d’école, mais les faits sont têtus et après Tchernobyl, il y a Fukushima et l’irréversible s’impose avec la même ironie cinglante. « Il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d’agir en habitants de l’univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire « (Arendt, 1961, 9-10). Les technologies comme celles du nucléaire dépassent en effet l’entendement tout en soulevant en cas d’accident la question de la survie non seulement de l’humanité mais de toute forme vivante. Leur puissance d’action s’accompagne d’une impuissance croissante à maitriser les risques et à imaginer leur puissance symétrique de destruction. Comme l’observe Gunther Anders, « La formule : « Tous les hommes sont mortels » a été aujourd’hui remplacée par celle-ci : « L’humanité peut être tuée dans sa totalité » (Anders, 2002, 269). Les catastrophes technologiques, à l’image de celles de Tchernobyl ou de Fukushima, s’ajoutent aux catastrophes naturelles, les unes et les autres s’amplifiant à l’extrême. Désormais l’impact de la technologie est sans frontière ni dans l’espace ni dans le temps. « Nous avons acquis les moyens de détruire la planète, mais nous n’avons pas changé nos façons de penser » (Dupuy, 2004, 80). Les avancées techniques débordent les capacités d’anticipation du pire. Le risque parait toujours un impossible. Comme la mort pour l’inconscient il ne ressort que sous la forme d’une virtualité abstraite dont il n’est pas pensable qu’il survienne.

    Les dangers ne sont plus identifiables par la vue, l’ouïe, le goût ou l’odorat, comme l’observe U. Beck, ils résident dans « les formules chimico-physiques » (2001, 40), à l’image des substances nocives présentes dans la nourriture ou des radiations nucléaires. Invisibles, insensibles, inodores, ils sont souvent redoutables dans leurs conséquences non seulement pour le présent mais parfois, comme pour les radiations nucléaires pour des centaines de générations. « Nous perdons tout contrôle du monde qui vient malgré les innombrables sirènes qui ne cessent de résonner pour appeler à l’aide, mais nous avons curieusement la conviction, « que tout ira bien, qu’en fin de compte tout ce que nous avons déclenché et qui maintenant nous tombe dessus finira malgré tout par aller dans le sens du progrès » (Beck, 2001, 455). Pour Beck, des risques essentiels comme les crises écologiques, financières ou les menaces terroristes échappent largement au contrôle des Etats dans leur configuration actuelle. En donnant à l’humanité le moyen de son propre anéantissement, les bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki ont également ouvert une brèche qui affecte une fois pour toute la relation entre l’humain et le monde.  « On déclenche des processus dont l’issue est imprévisible, de sorte que l’incertitude (…) devient la caractéristique essentielle des affaires humaines » écrit H. Arendt (2002, 297).

    Prendre des précautions

    Un double mouvement préside à la mise en œuvre de la précaution, l’ignorance propre à l’appréciation actuelle d’une pratique ou d’une technique, et celui que le temps et les circonstances peuvent révéler. Volonté de conjurer l’incertitude en identifiant des sources de danger qui ne sont pas encore connues à travers un dispositif de veille. Etymologiquement, elle implique de prendre garde (prae-cavere)  à travers un protocole de vigilance, une focalisation de la recherche sur les zones présumées sensibles et, si des vulnérabilités sont décelées, des mesures précises pour enrayer le danger possible. En son nom des mesures sont souvent prises depuis les années quatre-vingt-dix. Mais sa mise en mouvement est coûteuse socialement et économiquement et elle doit donc être justifiée en amont. La précaution en outre n’est pas la prévention qui, elle, implique des risques avérés et une probabilité établie.  Comme par exemple les risques de pollution nucléaire. Elle concerne une hypothèse de risque qui sera peut-être réfutée. Elle est un processus d’ajustement face à des risques non avérés. Elle est donc une modulation susceptible de s’alléger et de se resserrer selon les circonstances.

    L’incertitude actuelle ne dédouane pas les décideurs des conséquences futures de leurs choix si ces derniers se sont révélés dangereux. Dans le doute il convient de se prémunir contre les risques susceptibles de se révéler inopinément dans l’avenir afin que nul n’en pâtisse. Le principe de précaution est l’un des derniers remparts à opposer à la fuite en avant de la mondialisation et de la quête passionnée de profit à tout prix. Il projette dans le temps l’hypothèse d’un risque non encore avéré, au-delà donc de toute évaluation rigoureuse, mais non impensable. Il introduit une vigilance accrue sur des techniques ou des recherches susceptibles de se révéler dangereuses. Il ne prétend pas à l´abstention mais à la vigilance. Dans le doute mieux vaut s’abstenir que de mettre en branle des dispositions technologiques périlleuses pour leurs usagers ou néfastes pour l’environnement par exemple. Un paradoxe tient dans le fait que souvent c’est le seul engagement de l’action visée qui est susceptible de révéler les risques. Le problème tenant alors à l’irréversibilité et à la gravité de certains d’entre eux que nul n’avait prévu, mais simultanément au blocage d’une activité ou d’une recherche qui finalement ne contenait que des avantages sans nul dommage. Les risques doivent être identifiés et examinés au fil du temps, les incertitudes levées, pour éviter les chocs en retour quand il est désormais trop tard.

    Si les uns le considèrent comme essentiel à la prévention du pire, d’autres le perçoivent comme un obstacle à la recherche scientifique et aux avancées technologiques, une manière de se dédouaner à bon compte des conséquences de ses actions. Il ne s’agit nullement de mettre un terme à l’innovation mais de la garder sous contrôle. On lui a reproché un manque de clarté, justement là est sans doute sa force d’être une notion sensibilisatrice laissant aux acteurs une marge d’appréciation sans en faire un principe aveugle aux circonstances particulières. S’il s’érigeait en principe absolu, il perdrait toute pertinence. Il vaut comme une formule générale à moduler selon les contextes. En outre, il n’est nullement une position d’attente, une passivité, mais une recherche active de connaissance, et une réflexivité accrue sur certaines pratiques et sur leurs conséquences sociales et environnementales.

    La recherche en matière de santé, la prescription de thérapeutiques particulières dans la lutte contre la maladie, ou toute création artistique, par exemple, implique d’accepter une part d’aléa en misant sur le meilleur sans être tout à fait sûr que le pire ne sera pas finalement le terme inattendu de la décision. Toute pratique doit plutôt rechercher le seuil de risque acceptable. Le principe de précaution ne peut pas être un principe mécanique appliqué à toutes les situations, il exige à chaque fois une appréciation précise des circonstances et des décisions appropriées. Des nuances s’imposent, relevant souvent de choix de valeurs, dans la mesure où il est aujourd’hui impensable d’interdire d’emblée des activités susceptibles d’avoir un impact nocif sur l’environnement, voire même sur la vie, sinon il faudrait par exemple interdire l’industrie automobile ou les transports aériens ou maritimes. « Il n’est pas plus raisonnable d’exiger des certitudes sur l’absence d’un dommage avant d’autoriser une activité ou une technique, écrit O. Godard, qu’il ne l’est d’exiger des certitudes sur l’existence d’un dommage pour commencer à prendre des mesures de prévention. La précaution doit s’inventer dans l’entre deux borné par ces deux extrêmes » (Godard et ales, 2002, 100).

    Le principe de précaution détache les activités scientifiques ou techniques de leur seule appréciation par leurs auteurs pour en faire également un motif de délibération sociale et politique. Bien entendu, en dernière instance les scientifiques gardent la main dans la mesure où ils sont les premiers artisans des procédures d’évaluation mis en œuvre pour valider ou non les applications techniques et sociales des recherches et de leurs applications. Mais l’inscription juridique du principe de précaution amène à un redoublement de vigilance des chercheurs, des responsables d’institution ou de la société civile, ou des entreprises, elle rappelle chacun à ses responsabilités.

    Le principe de précaution traduit un sérieux revirement symbolique au regard de l’ancienne fascination envers une technique associée à un imaginaire du Progrès qui rendait sa critique difficile à entendre. Un certain nombre de tragédies de ces dernières décennies portent le soupçon sur une science dont il est désormais impossible de penser qu’elle n’est pas subordonnée à des impératifs économiques. On perçoit aujourd’hui les ambivalences et les dangers de la techno-science notamment dans ses incidences sur l’environnement et sur la santé. Surtout lorsque les nouvelles technologies sont employées dans un contexte économique de rentabilisation des investissements. La conscience accrue du risque, et des conséquences actuelles et à venir des technologies contemporaines prend acte de ce que le sentiment de toute-puissance n’était qu’une fuite en avant où plus de techniques était censé pallier aux problèmes techniques ou écologiques. Certes, les imaginaires techno-prophétiques demeurent puissants, mais ils sont davantage sous contrôle. Le principe de précaution suscite nombre de polémiques, ne serait-ce que par ses ambigüités de formulation, les freins qu’il impose à la recherche, mais il est une tentative de redoubler de vigilance face aux conséquences imprévisibles de la recherche scientifique et de ses applications, il entend exercer un contrôle sur l’incertitude des impacts environnementaux et humains des techniques. Il constitue une redéfinition de la technique dès lors qu’elle se révèle dans ses ambivalences et sa dimension d’imprévisibilité. Il entérine le fait que la puissance d’action et ses conséquences débordent les capacités sur le moment de prévision et de contrôle. Mais il est sans doute une goutte d’eau dans l’immensité de l’imprévisible qui est au-devant de nos sociétés.

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