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  • Mito y poder en las sociedades contemporáneas
    Mythe et pouvoir dans les sociétés contemporaines
    Mabel Franzone - Alejandro Ruidrejo (dir.)

    M@gm@ vol.11 n.2 Maggio-Agosto 2013

    « ESTA HISTORIA NO HA DEJADO DE SORPRENDERME »[1] : MANUELA SÁENZ, ENTRE HISTOIRE ET FICTION, ENTRE HÉROÏSME ET PASSION, ENTRE RÉALITÉ ET ROMANTISME: LA CONSTRUCTION D’UN MYTHE ?


    Nelly André

    nellyandre@gmx.fr
    Université de Bretagne Occidentale, Brest ; Docteure en littérature hispano-américaine de l’Université d’Orléans ; membre principale du groupe de recherche SAL (Séminaire Amérique Latine), composante du laboratoire du CRIMIC, Université Sorbonne - Paris IV.

     (…) en hora oportuna nace la leyenda heroica de Nuestra América en la vida y muerte de Manuela Sáenz y Simón Bolívar. (…) esta leyenda la escribe la historia misma (…) [2]

    Parmi les différentes images qui construisent l’idée de l’indépendance, celle de la « Libératrice du Libérateur » est prédominante. Durant le XIXe siècle, selon les tendances pro-bolivariennes ou anti-bolivariennes des historiens ou chroniqueurs, Manuela Sáenz a été définie comme l’amoureuse altruiste qui a sacrifié sa vie pour accompagner son  amant ou comme la libertine sans morale engagée dans les affaires d’Etat. Sa vie est source d’inspiration et déchaîne les passions depuis toujours.

    Manuela fue mujer, amante, compañera, amiga, guerrera, estratega, cómplice, encubridora, coronela, generala, caballeresa del sol… bordadora, tierna hacedora que acunaba los sueños y las realidades del amor y de la libertad.[3]

    Bien souvent son engagement politique a été passé sous silence et il faut attendre la première moitié du XXe siècle pour voir apparaître dans les récits l’importance de son rôle dans l’indépendance. Elle devient une héroïne et apparaît aujourd’hui dans le nouveau salon des libératrices de l’Université Andine. L’évocation de son nom justifie les campagnes actuelles menées en faveur de la femme et de la société, notamment lors des discours de Rafael Correa Delgado en 2007 et 2010.

    Ainsi, comment la littérature du XXe siècle aborde-t-elle la complexité de ce personnage ? Manuela Sáenz apparaît-elle mythifiée ou diabolisée ? Comment les propres discours politiques utilisent-ils l’image sublimée de Manuela Sáenz pour servir leur propos ?

    En 1925, Eduardo Posada a publié un essai intitulé « La Libertadora »[4] dans lequel il tente de reconstruire la vie de Manuela Sáenz entre légende et histoire et justifie ses propos ainsi :

    Sobre la vida privada de los grandes hombres no todo puede decirse sino hasta el día en que ya no se vean flores frescas sobre sus tumbas. Y si no es lícito desfigurar los hechos, ni mentir, sí puede el biógrafo poner un manto, más o menos espeso, sobre hechos extraños a la vida pública, cuando se trata de un hombre que aún existe o que desapareció ha poco del mundo de los vivos. Las anécdotas íntimas, las debilidades o vicios, las escenas del hogar, la correspondencia de familia y de amistad, son como una propiedad  literaria que no pertenece aún a la posteridad, y que tan sólo los héroes de ellas o sus deudos pueden lanzar a la publicidad. (…)

    Sin duda por tal recato no es bien conocida la vida de la hermosa mujer que tanto amó a Bolívar. Los cronistas de su época apenas la mencionan una vez: al hablar del 25 de septiembre. En esa fecha luctuosa era imposible callar su nombre. (…) El país entero vio ese día a dicha dama, y la historia ya no pudo pasar en silencio ese detalle. Tal vez sin esa conspiración no se mencionaría en nuestros anales a la varonil quiteña, y su nombre y sus hechos habrían quedado envueltos en el espeso olvido. [1925: 17]

    Eduardo Posada fait ici référence à Manuela en utilisant les stéréotypes des chroniqueurs et essayistes : elle était l’amante de Simón Bolívar, celle qui lui sauva la vie, déjouant par deux fois les complots contre le Libérateur, et une femme à l’allure masculine.

    Dans son article de 1828, également intitulé « La Libertadora »[5] , Posada en fait une héroïne qui a souffert toute sa vie, une femme qui a subit, après le départ de Bolívar,  les foudres des autorités colombiennes qui l’accusèrent de mener des activités criminelles et subversives.

    Selon Inés Quintero[6] , les biographies sur Manuela Sáenz ont pour point commun de ne pas respecter la chronologie du personnage, son parcours de vie, mais de narrer huit années de son existence, représentation de son histoire d’amour avec Bolívar. Les moments cruciaux de la vie de Manuela se situent donc entre le jour où elle rencontra Bolívar le 16 juin 1822 et le jour du décès de ce dernier le 17 décembre 1830, concluant ainsi les événements dignes d’être racontés, 26 ans avant la mort de Manuela. Et les titres mêmes de ces ouvrages l’affirment: La Libertadora del Libertador (Alfonso Rumazo González, 1944); La amante inmortal (Von Hagen, 1958); La caballeresa del sol, el gran amor de Bolívar (Demetrio Aguilera-Malta, 1964) ; La mujer providencia de Bolívar (Humberto Mata, 1972) ou encore Manuela Sáenz, el último amor de Bolívar (Mercedes Ballesteros, 1976). 

    Le cinéma enferme également Manuela dans cette passion puisque Diego Rísquez dans Manuela Sáenz. La libertadora del libertador (2000) reproduit la vision selon laquelle Manuela n’a sa place dans l’histoire des indépendances que parce qu’elle était la maîtresse de Bolívar.

    Pese a anunciarse como un ejercicio de desmitificación de Manuela, se conforma con ofrecernos a Manuela como apéndice del grande hombre de América y no como lo que fue: una mujer para quien la pasión por la política constituyó el motivo fundamental de su existencia, antes y después del libertador. [Inés Quintero]

    Dans « La Libertadora », Posada affirme par ailleurs que certaines biographies sur la personne de Manuela présentent des exagérations, des imprécisions, voire des erreurs qui obligent le lecteur à être vigilent et entreprendre une lecture attentive des analyses sur Manuela puisque, bien souvent, histoire et littérature, légende et mythe se mélangent dans ces études. Les noms célèbres sont alors comme « l’air du matin. Ils deviennent des rêves »[7] .

    Manuela Sáenz est un personnage fascinant de l’histoire, non seulement pour son rôle dans les guerres d’indépendances aux côtés de Bolívar mais également pour les passions qu’elle déchaîne. Raisons pour lesquelles elle est sujette à diverses interprétations. Les différents écrits, les diverses analyses révèlent ainsi l’existence de deux écoles, deux représentations de Manuela Sáenz : la vision négative d’une femme aux mœurs douteuses et au comportement déviant, et la vision héroïco-nationaliste de cette femme au courage remarquable.

    Ainsi, Manuela Sáenz est une patriote équatorienne, née le 28 décembre 1795 à Quito dans une famille aisée, mais d’une relation illégitime, et morte en exil le 23 novembre 1856 à Paita au Pérou. Alors que toutes les jeunes filles recevaient une éducation pour devenir de bonnes épouses et mères, Manuela s’intéressait déjà très jeune aux idées révolutionnaires et soutenait les forces révolutionnaires émancipatrices. De nature rebelle et dotée d’une grande force de caractère, « Manuelita » devient très vite le fer de lance de la révolution et la première femme à jouer un rôle prépondérant dans l’histoire de l’Equateur.

    « Mi país es el continente de América. He nacido bajo la línea del Ecuador » : Manuela déclarait ainsi sa conscience et son identité américaines. Grande défenseure de l’indépendance et des droits des femmes, elle a joué un rôle d’espionne et de « factrice ». Elle a cherché des ressources financières pour la cause patriotique. Pour cela, elle reçut le titre de « caballeresa del Sol » des mains du général José de San Martín en juillet 1822, après que celui-ci ait conquis Lima et proclamé son indépendance. Elle fut également la compagne loyale et fidèle du Libérateur Simón Bolívar[8] , et fut en charge de ses papiers personnels. Pour cela il la nomma colonel. Jean-Baptiste Boussingault la décrivait en 1824 comme une femme qui possédait un don pour se faire aimer des autres.

    Elle se distingue à Quito et à Lima comme femme active dans les milieux politiques et sociaux. Contre la volonté de son père et de son mari James Thorne (qu’elle a épousé en 1817, suite aux arrangements que ce dernier a passés avec son père), elle défend les idéaux révolutionnaires et son journal témoigne de son implication. Elle soutient les idéaux de libération, de Liberté pour tout le continent mais ne se contente pas de les soutenir en esprit, elle les applique dans sa propre vie. Elle va à l’encontre des règles sociales en vigueur et scandalise bon nombre de citoyens lorsque, en 1822, elle devient la maîtresse du Libérateur Simón Bolívar. Cette liberté totale se reflète dans ses lettres et souligne la passion qui l’anime, tant amoureuse que révolutionnaire :

    Si hemos encontrado la felicidad hay que atesorarla. Según los auspicios de lo que Usted llama moral, ¿debo entonces seguir sacrificándome porque cometí el error de creer que amaré siempre a la persona con quien me casé? Usted mi señor lo pregona a cuatro vientos. "El mundo cambia, la Europa se transforma, América también (…) ¡Nosotros estamos en América! Todas estas circunstancias cambian también". [1993: 160-161]

    Elle avait néanmoins des ennemis. En deux occasions, elle déjoua les conspirations d’assassinats visant Bolívar, raison pour laquelle elle est surnommée « la libertadora del libertador » en 1828. Manuel J. Calle, dans son manuel d’histoire Leyendas del tiempo heroico[9] , dépeint les événements de manière très sexiste, en minimisant le rôle de Manuela. Il brosse le portrait d’une femme hystérique et capricieuse, qui ne se laisse guider que par ses émotions. Lors de la première tentative d’assassinats, elle se donne en spectacle lors d’un bal masqué (« la irascible é injuriada mujer corrió á palacio á poner su queja ante Bolívar (…) » [227]) et lors de la deuxième, elle se met à pleurer, à supplier Bolívar de s’enfuir (« la Sáenz se arroja de rodillas á sus plantas y, llorando, con la mayor de las angustias (…) » [228]). Les qualificatifs la décrivant offre une image négative, les termes « blanca », « pálida », « descompuesta », « desesperados sollozos », « vilipendiada », « golpeada », « arrastrada », etc., ne font pas une femme courageuse et guerrière.

     A partir du moment où Simón Bolívar renonce à la présidence de la Grande Colombie en 1830, les attaques contre Manuela se firent plus nombreuses : Vicente Azuero incita la population à manifester son mécontentement contre Manuela par le biais d’affiches, de pancartes et d’actes divers tel celui de brûler, lors de la fête du Corpus Christi, deux poupées à l’effigie de Manuela et de Bolívar, personnifiées sous le nom de Tyran et Despote. Sa réaction ne se fit pas attendre, elle détruisit les poupées et reçut un soutien inespéré, celui des femmes.

    Nosotras, las mujeres de Bogotá, protestamos de esos provocativos libelos contra esta señora que aparecen en los muros de todas las calles […]. La señora Sáenz, a la que nos referimos, no es sin duda una delincuente.[10]

    Alfonso Rumazo González, dans sa biographie Manuela Sáenz, la Libertadora del Libertador, présente Manuela comme une personne adorée des hommes (à l’image des propos de Boussingault) mais détestée des femmes, alors que des documents historiques prouvent que Manuela reçut les pires injures d’hommes tels que Santander, Córdoba, Rocafuerte, etc. Rumazo écarte toutefois l’idée que des femmes aient pu l’admirer, vouloir lui ressembler ou même vouloir sa place.

    Le gouvernement de l’époque fut sur le point de mettre un terme à la persécution et d’écouter ces femmes, mais un pamphlet de Manuela «La Tour de Babel» jeta de l’huile sur le feu. Dans cet écrit, elle met en évidence l’inefficacité du gouvernement et révèle des secrets d’Etat. Son caractère fort et indépendant lui valut la haine d’une partie de la population et surtout du pouvoir. Elle était perçue comme une menace, comme l’ennemi du pouvoir en place, préjudiciable pour la nation colombienne. La peur qu’elle inspirait et la réputation acquise prouvent son pouvoir personnel.

    Ainsi, le 1er janvier 1834, le général Santander signa le décret qui l’expulsa définitivement de Colombie. Un an après, elle fut de nouveau expulsée d’Equateur, le gouvernement ayant trop peur qu’elle ne ravive la flamme révolutionnaire du peuple. Vicente Rocafuerte la considérait comme une menace à l’ordre public, une femme incontrôlable, une insoumise. Elle s’installa alors à Paita au Pérou où elle vécut jusqu’à la fin de sa vie dans la misère. En 1856, victime de diphtérie, elle fut incinérée avec toutes ses affaires pour éviter toute contagion, faisant ainsi disparaître une grande partie de la correspondance avec Bolívar. La sépulture de Manuela Sáenz fut localisée en 1988 et ses restes identifiés grâce à la réplique de la croix qu’elle portait et qui la définissait comme la compagne du Libérateur. Ses restes reposent, depuis juillet 2010, auprès de Simón Bolívar au Panthéon National du Venezuela.

    Il faut attendre le milieu du XXe siècle, soit un siècle après sa mort, pour voir apparaître les premières biographies et les premiers essais dans lesquels les auteurs revendiquent le vrai rôle de Manuela dans l’Indépendance des actuels Equateur, Colombie et Pérou. En 1994, Carlos Alvarez Saá créa un musée dédié à sa mémoire. Le 24 mai 2007, lors de la commémoration de la bataille de Pichincha, qui, le 24 mai 1822, scella l’indépendance de l’Equateur grâce à la victoire de Sucre, le président Rafael Correa, l’éleva au rang de général de la République d’Equateur.

    Sa vie a inspiré nombre de poètes, romanciers, historiens et journalistes qui prétendent combler le vide créé par l’histoire officielle et révéler aux sociétés actuelles son vrai rôle dans l’indépendance et sa vraie personnalité. Elle a ainsi fait l’objet de travaux de recherches et d’essais historiques plus ou moins rigoureux ; on lui a consacré des biographies plus ou moins romancées et des romans plus ou moins fidèles à la réalité, des pièces de théâtre, des poèmes, des films et des opéras.

    De la première biographie d’Alfonso Rumazo Gonzalez en 1944 (Manuela Sáenz : la Libertadora del Libertador) à l’œuvre de Manuel R. Mora en 2012 (Manuelita, la amante revolucionaria) en passant par le très scandaleux roman érotique de Denzil Romero en 1988 (La esposa del Doctor Thorne), nous rencontrons une Manuela entre deux discours : historique et littéraire, réel et fictif, héroïque et érotique, etc.

    Elle reste néanmoins ignorée par certains : Pedro Moncayo ne la mentionne pas dans son ouvrage El Ecuador de 1825 a 1875 : sus hombres, sus instituciones y sus leyes ; ni Juan de Mera, ni Juan Montalvo, les deux intellectuels représentatifs respectivement du conservatisme et libéralisme du XIXe siècle, n’y font allusion.

    Ces contemporains ont vivement critiqué son comportement déviant, la considérant « folle » et « immorale », une mauvaise fille. Salvador de Madariaga, dans la biographie qu’il consacre à Bolívar, représente Manuela comme une femme vénale, très ambitieuse, prête à tout pour obtenir un certain pouvoir, même à supporter les infidélités de Bolívar ; une femme qui buvait, fumait, s’habillait comme un homme et parlait de manière vulgaire[11] . Description colportée depuis 1954 par le Boletín de Historia y Antigüedades. Nous sommes bien loin de la description de Manuel J. Calle qui en faisait une femme attirante : « una hermosa dama (…) con el fulgor de sus ojos negros »[224]. Il créa d’ailleurs une légende romantique autour du personnage de Manuela Sáenz en affirmant, dans ses Leyendas del tiempo heroico, que la quitègne lança une couronne de lauriers au Libérateur Bolívar pour qu’il la remarque. Légende reprise par plusieurs écrivains, notamment Luis Zúñiga dans son œuvre Manuela[12]  :

    « Nos preparamos para lanzarle flores. Yo tenía entre mis manos una corona de laurel. Estaba a pocas yardas de distancia de nuestro balcón. Luego de un beso, arrojé la corona que fue a golpear su hombro y luego cayó al suelo; alguien la recogió y se la entregó. Bolívar levantó la vista mirándome con sus ojos profundos, e inclinó su cabeza cortésmente. Un poco aturdida, levanté el brazo para saludarlo. »

     La représentation de Manuel J. Calle ne donne pas une représentation physique négative de Manuela, seul son caractère semble négatif, tout en étant la description du caractère de la femme au XIXe siècle, mais semble toutefois stigmatiser le personnage : « la providencia le tenía reservado un papel en la historia ; y un momento de Heroismo debía lavar los extravios de una juventud demasiado pecadora » [225].

    Ricardo Palma, dans ses Tradiciones peruanas, dira d’elle qu’elle était une « femme-homme », qu’elle incarnait un esprit masculin et des aspirations d’homme dans un corps de femme, qu’elle était donc une erreur de la nature. Enfin, Alberto Miramón, dans La vida ardiente de Manuela Sáenz[13], la dépeint comme une nymphomane, une femme aux mœurs sexuelles débridées: «Esta mujer es un error de la naturaleza, dice Palma; Manuelita fue una Mesalina puntualiza Boussingault (…) la amante de Bolívar perteneció a cierta tipología erótica de mujeres que la ciencia moderna ha discriminado » [p.16]. Cette théorie se base certainement sur la description négative de Jean-Baptiste Boussingault dans ses Mémoires puisque selon Antonio Cacua Prada, l’origine de toutes les calomnies proférées à l’encontre de Manuela se trouve dans ce récit [2002 :13].  Jean-Baptiste Boussingault serait en effet à l’origine de la légende « érotique » de Manuela, cette représentation d’une femme excentrique et sans tabou qui se laissait guider par ses désirs. Dans ses Mémoires, il spécule sur la nature des relations entre Manuela et ses domestiques, notamment Jonatás. Il affirme en effet que la domestique suit sa maîtresse comme son ombre, raison pour laquelle il suppose qu’elles sont amantes. Cette spéculation suffira pour diviser les penseurs et analystes entre la peinture d’une Manuela comme mythe héroïque ou mythe érotique.

    Manuela est néanmoins revendiquée par d’autres, notamment le mouvement féministe dans les années 1980 en faveur de la lutte pour les droits sociaux et politiques des équatoriennes. En 1989, lors de la Première rencontre avec l’Histoire sur Manuela Sáenz, les participantes proclamèrent Manuela précurseure de la femme libérée ainsi que leur volonté de suivre son exemple en tant que co-libératrice des mouvements d’indépendance à l’égal de Bolívar. Cette déclaration voit ainsi l’émergence de l’image de Manuela comme héroïne féministe.

    Les commémorations des  bicentenaires de l’indépendance des différents pays de l’Amérique Latine semblent également revendiquer une place à chaque personnage de l’indépendance, tel un devoir de mémoire. La vie politique récente participe à cette remémorisation en manipulant bien souvent la mémoire historique. « Le pouvoir politique, la politique tout court est faite d’une bonne dose de manipulation, même quand elle est pédagogique. Le propre du politique est de fournir un discours structurant afin d’entraîner l’adhésion, de maîtriser l’information (…) »[14] .

    Lors des discours commémoratifs, des hommages nationaux sont organisés dans les divers pays et notamment entre les pays où Manuela Sáenz a vécu. Le dernier hommage, en juillet 2010, a servi à transférer les restes symboliques depuis Paita, lieu de l’enterrement dans une fosse commune lors de son exil péruvien, jusqu’au Panthéon National de Caracas où repose Simón Bolívar. Cette mise en scène révélait un véritable caractère romantique et prétendait renforcer le patriotisme et sentimentalisme de la population en réunissant les amants dans la tombe. Selon Pierre Ansart (1976), le discours politique apporte en effet une « cohérence symbolique » ; il est « donateur de sens et lutte contre le resurgissement des doutes »[15] . Cette mise en scène permettait également de revendiquer publiquement son rôle dans l’indépendance et ses actes et pensées comme d’utilités publiques en ces temps de lutte pour la condition féminine et le droit des femmes. Les présidents équatoriens et vénézuéliens en font un personnage actuel, voire même socialiste, lors des discours-hommages consacrés à Manuela, soulignant également les liens révolutionnaires qui unissent les deux pays. Ainsi les propos de Ramón Torres Galarza, ambassadeur de la République d’Equateur au Venezuela :

    Con Manuela Sáenz los pueblos latinoamericanos recuperamos una subversiva memoria del pasado, presente y futuro. En ella y con ella, a partir de hechos simbólicos generamos hechos políticos: la presencia y permanencia del valor de la mujer en la historia de nuestras revoluciones; su participación con la fuerza, inteligencia y la sensibilidad de quienes piensan, sienten y aman. [2011: 13]

    Galarza termine sa présentation de l’ouvrage collectif sur Manuela Sáenz en exhortant les peuples à suivre l’exemple de Sáenz et Bolívar « para seguir juntos fecundando nuevas causas de amor y de libertad, entre los hijos de Manuela y los hijos de Simón. Eso soy, somos y seremos. » [2011: 14]; réminiscence du mythe bolivarien d’unité continentale.

    Rafael Correa Delgado, président actuel de l’Equateur, appartient à ce que l’on appelle « la nouvelle gauche latino-américaine » ; ses détracteurs disent de lui qu’il pratique « un socialisme de mots » et non pas de réalité. Il utilise des expressions certes excessives dans ses discours, en employant le terme « révolution » par exemple, puisque ses discours sont, selon lui, révolutionnaires et socialistes, mais applique une politique sociale en faveur de la modernisation du pays.[16]

    Ces deux discours-hommages à Manuela Sáenz (du 27 mai 2007 et du 5 juillet 2010) se structurent selon l’ordre narratif d’un récit en trois temps : la stigmatisation d’une « paria », d’une Manuela rejetée, critiquée, vilipendée, illégitime, etc. ; le processus de récupération historique par le récit de sa vie et de ses actes en faveur de l’émancipation ; et enfin la reconnaissance actuelle et l’héritage laissé aux femmes d’aujourd’hui.

    Le lecteur assiste donc à une réappropriation du personnage historique au sein même de l’énonciation qui débute par « el nombre de Manuela Sáenz », en continuant avec « Manuela » pour finir par « nuestra Manuela » ; réappropriation des personnages qui ont marqué l’histoire mais également de l’histoire elle-même : « nuestra independencia », « nuestra historia », « nuestras luchas independentistas », etc. C’est pourquoi il reprend le mythe bolivarien, cette idéologie du panaméricanisme, « toda nuestra América », ou pour paraphraser Viscardo y Guzmán, « América es nuestra patria y su historia es nuestra historia ».

    Le premier hommage du président équatorien Rafael Correa a lieu le 24 mai 2007  lors de la cérémonie militaire en l’honneur du 185ème anniversaire de la bataille de Pichincha qui scella l’indépendance nationale et durant laquelle Manuela, connue sous l’expression « la libératrice du libérateur »  Simón Bolívar, symbole de l’admiration d’Hugo Chávez alors président du Venezuela, fut promu « Général de la République » par un décret promulgué par Rafael Correa. Le discours prononcé pour l’occasion lui permet d’associer l’image de Manuela Sáenz à une véritable défense de sa politique actuelle menée en faveur du droit des femmes. Selon lui, la « révolution citoyenne » mise en place depuis son accession au pouvoir le 15 janvier 2007 tente de réparer les erreurs du néolibéralisme et se revendique bolivarienne et alfariste, en référence au libérateur Simón Bolívar et au général Eloy Alfaro, leader de la révolution libérale en Equateur, pays qu’il dirigea à deux reprises. Président du renouveau de l’Equateur, Rafael Correa souhaite aujourd’hui régler des comptes avec l’histoire. C’est pourquoi, il affirme :

    Hoy, 24 de mayo, al conmemorar 185 años de la Batalla de Pichincha, empezamos a ajustar cuentas con la Historia. El nombre de Manuela Sáenz fue escondido, vilipendiado, olvidado por décadas y décadas. Las cartas íntimas, diarios y documentos fueron ocultados por más de 130 años. Para muchos, no cabía ensalzar la figura de quien les parecía más concubina y adúltera que la expresión más pura de la revolución, el coraje, la independencia y el amor. [2011: 19]

    Correa retrace ainsi de façon élogieuse le parcours de Manuela Sáenz, sa vie et sa lutte en se servant d’extraits de ses lettres destinées à Bolívar. Il réutilise ses actions héroïques pour justifier ses actions actuelles, comme par exemple la création d’ateliers de tissage et de filage de la laine pour créer les uniformes des troupes. Freud estimait toutefois, de manière négative, que la technique du tissage et du tressage était la seule création, le seul apport aux inventions de l’histoire de la culture que l’on pouvait accorder aux femmes. Correa lui se joue des mots « hilar lana » pour faire de Manuela la patronne et marraine du nouveau programme de son gouvernement en faveur des femmes « Hilando el Desarrollo ». Il se joue ainsi de l’imaginaire collectif pour mieux faire valoir et justifier sa politique puisque, continuant le combat commencé par Manuela Sáenz et Simón Bolívar, il ne peut qu’être au service de la société et donc dans le vrai. C’est l’homme de la situation car l’histoire lui donne raison. Il utilise les écrits des Libérateurs notamment la correspondance de Sucre et celle de Bolívar qui définissent Manuela en tant qu’héroïne et demandent une reconnaissance digne de ce nom.

    Il faut en effet signaler que les protagonistes des indépendances n’ont jamais souhaité invisibiliser la participation féminine dans les luttes entre 1809 et 1824. Le silence sur cette présence féminine est dû à ceux qui écrivent l’histoire plus qu’à ceux qui la font[17] . Ainsi, dans une lettre adressée à Bolívar, le général Sucre écrit :

    Se ha destacado particularmente por su valentía; incorporándose desde el primer momento a la división de Húsares y luego a la de Vencedores, organizando y proporcionando avituallamiento de las tropas, atendiendo a los soldados heridos, batiéndose a tiro limpio bajo los fuegos enemigos; rescatando a los heridos.

    Ainsi, Correa ne fait que suivre les pas, les pensées et les volontés des Libérateurs du continent en « honorant » la mémoire de Manuela. Comme le signale Claude Dumas[18] , ce phénomène foisonnant prend essentiellement les allures d’un reflet utilitaire de l’organisation sociale, d’un effet de signification, d’une sorte de rétroviseur qui restitue dans ses lignes essentielles les aspirations et les complexes d’une société en un lieu et en un temps déterminés. [1988: 9]

     Toujours pour glorifier l’image de Manuela, voire l’ériger en mythe, Correa affirme que non seulement elle était estimée des personnalités politiques mais également des littéraires puisque, après la mort de Bolívar et déjà exilée à Paita au Pérou, elle recevait la visite de Giuseppe Garibaldi, considéré comme un héros de l’indépendance des peuples, Herman Melville, Simón Rodríguez, Manuel Gonzalez Prada, etc. L’écrivain péruvien Ricardo Palma lui rendait également visite et lui a consacré une de ses traditions péruviennes dans laquelle il décrit l’excellente éducation et culture de Manuela soulignant sa passion pour la littérature : Ésta leía a Tácito y a Plutarco; estudiaba la historia de la península en el padre Mariana, y la de América en Solís y Garcilaso; era apasionada de Cervantes, y para ella no había poetas más allá de Cienfuegos, Quintana y Olmedo. Se sabía de coro el Canto a Junín y parlamentos enteros del Pelayo, y sus ojos, un tanto abotargados ya por el peso de los años, chispeaban de entusiasmo al declamar los versos de sus vates predilectos. [19]

    Ainsi, malgré cette campagne de silence, on parla de Manuela jusqu’en Europe où se créa une légende emprunte d’exotisme, notamment grâce aux visites de Melville ou Garibaldi qui la décrivaient comme « une reine ». Loin des adversités et des opposants à cet idéal, Manuela imposait une grande personnalité.

    Correa utilise alors des références littéraires d’écrivains de renommée internationale tels que Pablo Neruda et Gabriel García Márquez pour mieux toucher l’imaginaire collectif du peuple et la fibre patriote. Le premier lui a consacré une élégie « La insepulta de Paita » dans laquelle il met en avant l’histoire d’amour entre Sáenz et Bolívar : « Tú fuiste la libertad, libertadora enamorada ». Le second, dans son oeuvre sur les dernières heures de Bolívar El general en su laberinto, souligne son caractère masculin : «Fumaba una cachimba de marinero, se perfumaba con agua de verbena que era una loción de militares, se vestía de hombre y andaba entre soldados, pero su voz afónica seguía siendo buena para las penumbras del amor».

    Et Correa d’ajouter: «Manuela: Eres la luz despierta de los tiempos oscuros. Eres nuestra compatriota y nuestro destino. Hoy eres memoria viva de la Libertad. Hoy eres el espejo en el que otras mujeres se miran y agigantan.» Il se met donc au service de l’intérêt général pour garantir la récupération de l’identité américaine. Le peuple lui doit tout, les femmes lui doivent tout, cela se reflète dans le discours de Correa. Manuela a montré le chemin à suivre: « el tributo a Manuela… » ; «el reconocimiento a la memoria de Manuela… » ; « Este es el mayor manifiesto a la memoria de Manuela… ».

    Correa use et abuse de l’exagération transformant Manuela en un personaje immortel, «aún después de muerta, sigue naciendo todavía», dans son discours du 5 juillet 2010. Il fait référence ainsi aux propos d’Alfonso Rumazo González, dans les Préliminaires de la première édition de sa biographie Manuela Sáenz. La Libertadora del Libertador, qui, déjà en 1944, disait: «Actuante como fue en la guerra de independencia, casi se deja tomar la quiteña de la mano, en el intento de recuperarla para la existencia, puesto que sus merecimientos la colocaron en la inmortalidad» [20] .

    Correa réutilise dans ses discours nombre de références aux divers ouvrages littéraires consacrés à Manuela ; raison pour laquelle son discours-hommage de 2010 est parsemé d’expressions tels que « dicen que », « han tratado de ocultarnos », « la historia tradicional pretendió mostrarnos », etc.

    Lorsque Correa parle de la vie de Manuela, il s’inspire de la biographie écrite par Carlos Alvarez Sáa, en allant jusqu’à paraphraser le texte pour mieux démontrer que « la vida de Manuela Sáenz es esencial para comprender las experiencias de la mujer en una época de transición en la cual las naciones hispanoamericanas comenzaban a nacer y más tarde a definirse». En faisant l’éloge d’une femme, il rend hommage à toutes les femmes, justifiant et encensant au passage sa politique sociale.

    Esta percepción estaría influida desde la visión de los nuevos liderazgos políticos de varones latinoamericanos del primer decenio de este siglo, que admiran a Manuela y que consideran de mucha importancia que el ímpetu revolucionario de la extraordinaria quiteña, la aliada política de Bolívar, una mujer de entrega total a la causa revolucionaria de su época, y su incondicional compromiso político, sea abrazado como ideal de lucha y modelo a seguir por las mujeres que comparten los proyectos políticos de los actuales líderes bolivarianos de la región suramericana.[21]

    Correa convertit ainsi Manuela Sáenz en mythe au sens où l’entend Nikos Kalampalikis se référant à Barthes,

    le mythe de nos sociétés s’apparente dans la parole sociale sous la forme d’un message, d’un reflet, déterminé socialement, permettant aux sociétés contemporaines de renouer avec leur passé et de garantir la pérennité "naturelle" de leurs cultures. [22]

    Il revêt donc une fonction sociale fondamentale, possède un pouvoir d’identification puisque, comme l’écrit Roger Callois, dans Le mythe et l’homme[23] , il est « une puissance d’investissement de la sensibilité ». Le discours politique de Correa est donc un discours d’engagement.

    Il existe donc une vision héroïco-nationaliste du personnage de Manuela Sáenz  puisque dans Manuela Sáenz : presencia y polémica en la historia (1997), María Mogollón y Ximena Narváez révèlent que la figure de Manuela est un symbole positif en Equateur, notamment pour les nationalistes, un exemple de lutte et de pugnacité, la représentation par excellence de la guerrière qui a lutté pour l’indépendance latino-américaine, pour reprendre la pensée de Ketty Romo-Leroux dans son essai Manuela Sáenz. La gran verdad (2005).

    L’écrivaine y retrace le contexte social et culturel de l’époque de Manuela en abordant la condition féminine avant de s’immerger dans sa vie, dans son idéologie libertaire, son engagement dans l’indépendance. Elle dépeint ainsi une Manuela mythique, un être « surhumain » qui sert la cause de la liberté. Dans cet essai, Romo-Leroux lance un appel à l’action, à la justice après avoir passé en revue toutes les femmes qui ont défendues les intérêts de la nation. Elle conclut son ouvrage en affirmant, comme Rafael Correa lors de son discours-hommage, que Manuela est en chacune des femmes « ¡Presente ! ¡Gigante! ¡Inmortal! »[24] . Tout comme Hernán Rodríguez Castelo qui déclare « no hay en América en la primera mitad del siglo XIX ninguna otra mujer de la grandeza de Manuela Sáenz», Romo-Leroux revendique sa présence dans l’actualité. Ces deux auteurs s’emploient également à dénoncer les légendes sur Manuela Sáenz, personnage sujet aux inventions les plus diverses : elle ne fut pas une révolutionnaire dès l’enfance [Castelo], elle n’a pas été enlevée par un militaire alors qu’elle était au couvent. A l’inverse de Tania Roura qui revendique l’écriture d’une histoire mal-dite et faisant appel aux légendes orales. Cette dernière souhaite, comme le signale Raúl Pérez Torres dans le prologue de son ouvrage Manuela Sáenz, una historia maldicha (2004), « traer las costumbres y los mitos, el lenguaje, los códigos mágicos y los ritos de la época en que se fraguó nuestro nacimiento como Naciones»[25] .

    Comme l’affirme Serge Moscovici, la fabrication des croyances extraordinaires est telle qu’on ne peut en aucun cas la contredire. Denzil Romero a tenté de détourner la figure historico-mythique de Manuela Sáenz dans son roman érotique La esposa del doctor Thorne (1988),  qui a obtenu en Espagne le prix Sonrisa Vertical, pour, selon le jury, avoir reconstruit avec habileté la vie d’un personnage légendaire en le démythifiant. Denzil Romero présente ainsi Manuela Sáenz sous les traits d’une nymphomane. Selon les dires de l’éditeur Carlos Barral, Romero met l’histoire au service de l’imagination, amenant la parodie ou l’ironie de carnaval, la carnavalisation, jusqu’à son paroxysme. Romero lui-même affirme que son écriture est toujours structurée selon trois thématiques : le langage, l’érotisme et l’histoire. Il suffit de lire les écrits sur Miranda, La tragedia del generalísimo, pour confirmer ces propos.

    Cette prédominance de l’imagination est confirmée par le peu de sources historiographiques sur lesquelles l’auteur s’appuie pour construire son récit. Le lecteur attentif en remarque deux : l’ouvrage de Jean-Baptiste Boussingault, Mémoires (1896), qui décrit le caractère héroïque et autonome de Manuela mais synthétise également cette légende noire créée sur des rumeurs qui font apparaitre une Manuela excentrique, subversive, ayant une vie dissolue, une relation intime avec ses domestiques et allaitant son ours ; la biographie d’Alfonso Rumazo González, Manuela Sáenz. La Libertadora del Libertador (1944), première analyse complète et sérieuse si l’on en croit les dires de l’auteur lui-même au début de l’ouvrage. Ce dernier fait également allusion à la vie érotique de Manuela, à ses «amoríos pecadores ». Selon Jean Franco,

    On dénote le goût démesuré pour l’Histoire, une histoire revisitée, dénaturée, malaxée, une histoire prétexte à tous les délires qu’on n’allait tout de même pas lui pardonner. Le roman historique, sous sa plume inventive, se pare des couleurs de la fantaisie, de l’anachronisme. C’est ainsi qu’il s’attaque avec la plus totale impertinence, ô dérapage inconvenant, aux figures intouchables de l’histoire vénézuélienne, Miranda en premier lieu, Simón Bolívar et bien d’autres. Son évocation irrespectueuse et débridée de la maîtresse de Bolívar, Manuela Sáenz, la « libertadora del Libertador », lui valut même une interdiction de séjour en Equateur, ce qui avait rassuré Denzil Romero sur les pouvoirs de la fiction.[26]

    Denzil Romero est fasciné par l’histoire et les personnages historiques (tels que Miranda, Bolívar, Sáenz) deviennent la matière première de ses romans, mais pervertis par le « délire poétique » de l’écrivain, l’image historique devenant alors pornographique [2009:245]. Dans le roman La esposa del Doctor Thorne (1988), pseudo-biographie amoureuse de Manuela Sáenz [2009:247], il n’utilise pas l’histoire de manière rigoureuse mais comme prétexte pour souligner jusqu’à la caricature un trait de personnalité de Manuela Sáenz : la liberté. Le titre évocateur est une référence à son mariage avec James Thorne pour mieux signaler dès les premières lignes du récit la légende noire de Manuela Sáenz. « En sus fantasías eróticas de ahora son los rostros de los jefes patriotas del momento los que se le aparecen» [1988:174]. Dans le récit de Denzil Romero, la liberté de Manuela se manifeste uniquement par le sexe, cette dernière semblant vouloir  à tout prix se donner en spectacle. Romero en fait une femme ambitieuse, arrogante et d’un appétit sexuel démesuré, insatiable, un véritable « volcan sexuel ».

    En las solapas del libro se pone de relieve el carácter de Manuelita como defensora de la libertad, de la independencia de los países andinos y de la liberación de la mujer, pero lo cierto es que nosotros en todo ese asunto no vemos más que su hiperbólica aventura erótica, que podemos calificar como un caso de auténtica ninfomanía.[27]

    L’ouvrage de Romero a choqué, a créé un mal-être. Alfonso Rumazo Gonzalez s’est offusqué de cette description qui n’est que calomnie, « presentándola como una ramera depravada »[28] alors que Manuela était une femme distinguée qui n’aurait jamais employé un  langage vulgaire tel que « me cago en el honor de los ingleses » comme l’écrit Denzil Romero dans La esposa del Doctor Thorne [1988 :63].

    Elle est en effet pour beaucoup un symbole de l’Equateur, une figure intouchable de l’histoire. Les femmes et les féministes reconnaissent l’indépendance sexuelle de Manuela mais critiquent le fait que Romero ait exagéré, déformé ce désir de liberté. Romero lui-même ne s’en cache pas et le revendique comme un style d’écriture à part entière : « cierto que distorsiono de manera consciente la historia por medio de omisiones, exageraciones y anacronismos ; (…) recurro a la metaficción (…) a lo carnavalesco, la parodia (…) »[29] . Selon Alba Luz Mora, Romero ne démystifie pas, ni ne démythifie, mais dénigre la figure de Manuela ; il est alors considéré comme machiste.

    Pourtant, Manuela elle-même revendique cette liberté sexuelle dans sa correspondance dans laquelle les références au corps et à l’érotisme ne manquent pas. Elle proclame son désir, reflet de sa propre identité, comme le montrent sa correspondance et plusieurs extraits de ses lettres destinées à Bolívar : « Le guardo la primavera de mis senos y el envolvente terciopelo de mi cuerpo (que son suyos) » ; « Usted es el amante ideal (…) no logro saciarme en cuanto a que es a usted a quien necesito; no hay nada que se compare con el ímpetu de mi amor»; «Por su amor seré su esclava si el término amerita, su querida, su amante, lo amo; lo adoro, pues es usted el ser que me hizo despertar mis virtudes como mujer»; «Yo tengo ansiedad en las noches y no amanece, como un suplicio voraz que corre y crece entre esta carne viva allí escondida», etc. Sa sexualité épanouie est explicite dans ses écrits, Manuela y fait transparaitre l’intégrité de son moi. Elle s’oppose à la morale de l’époque et aux exigences de pudeur et retenue exigées aux femmes de son rang social. Au-dessus des critiques des autres femmes et de la société, au-dessus des conventions sociales, elle s’affirme comme femme libre et surtout libérée des tabous de l’époque et du système patriarcal. Elle s’approprie ainsi l’espace de l’écriture pour affirmer sa personnalité, sa pensée, sa manière d’être au monde. Elle « se délie des tabous de la société patriarcale et proclame haut et fort sa personnalité et son droit au plaisir »[2009:247]. Et, pour conclure avec les propos de Jean Franco lors de son analyse du livre La esposa del Doctor Thorne, « au total, on constate une prévalence du mythe et de la fantaisie dans ces variations historiques qui de sujet deviennent prétexte, support à une projection contemporaine »[2009:248].

    Mythe et mystère dominent les différentes représentations littéraires du personnage historique de Manuela Sáenz. En analysant toutes les figures de Manuela dans les différents ouvrages pour tenter de recréer sa personnalité, nous nous retrouvons face à une femme « surhumaine », au sens où l’entendait Nietzsche, aussi belle que courageuse, aussi sensuelle que patriote, aussi sincère et aimante qu’exhibitionniste, etc., mais surtout en avance sur son temps, une femme qui dérangeait par son désir de liberté. Il paraît évident que Manuela était un être d’exception mais les diverses approches ont laissé une part de mystère puisque l’idéologie prédominante s’insère dans les carcans du XIXe siècle, dans les schémas et stéréotypes établis par la société, notamment en ce qui concerne la place et le statut de la femme. Ainsi, ces œuvres nous présentent une Manuela défigurée, une succession de légendes, une héroïne mythique (puisque selon Platon dans La République, le mythe parle « d’un au-delà qu’il faut situer dans un passé reculé et dans un espace lointain, différents de l’espace et du temps où évoluent le narrateur du mythe et son public » (Luc Brisson) en faisant intervenir cinq classes d’individus : les dieux, les démons, les morts, les héros et les hommes du passé[30] ).

    La tendance à mythifier Manuela est évidente dès sa première rencontre avec Bolívar, lorsque celui-ci rentre victorieux à Quito et qu’elle l’attend excitée sur un balcon d’où elle lui lance une couronne de laurier avant que leurs regards ne se croisent et qu’Eros ne tire sa flèche afin que puisse opérer la magie de l’amour. Le mythe n’apporte pas la pure vérité sur l’existence de Manuela, source d’inspiration, muse des poètes, des écrivains, des peintres qui ont bien souvent laissé libre cours à leur interprétation, créant parfois une réelle polémique. Les latino-américains la connaissent surtout comme la maîtresse de Bolívar.

    « Le mythe est une parole » affirmait Barthes, puisque étymologiquement muthos signifie « récit, fiction ». Dans les Dialogues de Platon, le muthos est un point de vue non crédible et contradictoire. Le terme « mythe » a pour synonymes, dans le dictionnaire Larousse, « fable, « légende », « allégorie », « histoire », etc. ; le Littré parlant également d’ « idéalisation », d’ « enjolivement », avant de donner la définition de « récit imaginaire dans lequel sont transposés des événements réels ». Les récits sur Manuela, qu’ils s’agissent de romans ou de biographies, entrent dans cette catégorie ; parlons alors de romans historiques.

    Les discours de Rafael Correa conservent cette vision héroïque, cette idéalisation du personnage pour mieux faire valoir sa politique. En ces temps de récupération historique, de devoir de mémoire, la figure de Manuela est réutilisée, après avoir longtemps été invisibilisée, comme légende de la liberté, prémisses du féminisme et de la libération de la femme.

    Les peintures représentant Manuela la dépeignent comme une femme sans aucun trait de masculinité, juste une femme belle et souriante ; le vitrail du salon des libératrices de l’Université Simón Bolívar en Equateur présente une femme distinguée, belle et très féminine, portant l’écharpe au couleur du pays en signe de sa participation aux guerres d’indépendance. Ainsi, sous la plume Manuela représente la masculinité et, sous le pinceau, la féminité. Il aura donc fallu attendre la représentation iconographique des peintres colombiens et équatoriens pour que l’héroïne se métamorphose, que le mythe devienne humain. Le pinceau a démythifié et démystifié le personnage.

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    Notes

    1] Carlos Hugo Molina Saucedo, Manuela, mi amable loca…, La Paz, Bolivia, Eureka ed., 2001, p.33

    2] Manuela Sáenz, Elena Poniatowska, Patriota y amante de usted, Manuela Sáenz y el Libertador, México, Ed. Diana, 1993, contraportada.

    3] Embajada de la República de Ecuador, Ministerio del Poder Popular del despacho de la Presidencia, Manuela Sáenz : Pasado, Presente y Futuro, Caracas, Fondo editorial Fundarte, 2011, p.13

    4] Eduardo Posada, « La libertadora », Boletín de Historia y Antigüedades, vol.15, n°169, agosto de 1925, pp.17-38

    5] Eduardo Posada, « La Libertadora », in Boletín de Historia y Antigüedades, vol.17, n°196, noviembre de 1928, pp.237-250

    6] Inés Quintero, « Manuela Sáenz : una biografía confiscada », in Analítica.com, 25/11/2000, http://www.analitica.com/bitblio/iquintero/manuela.asp

    7] Hölderlin, Patmos, cité par Daniel Madelénat, « Biographie et mythographie aujourd’hui », p.70, in Yves Chevrel et Camille Dumoulié coord., Le mythe en littérature, essais en hommage à Pierre Brunel, Paris, PUF, 2000.

    8] Leur relation épistolaire révèle un véritable amour, une admiration et une dévotion, comme par exemple la lettre de Simón Bolívar datée du 20 avril 1825 : « Mi bella y buena Manuela : cada momento estoy pensando en ti y en el destino que te ha tocado. Yo veo que nada en el mundo puede unirnos bajo los auspicios de la inocencia y el honor. Lo veo bien, y gimo de tan horrible situación por ti; por que te debes reconciliar con quien no amabas; y yo porque debo separarme de quien idolatro! Sí, te idolatro hoy más que nunca jamás. Al arrancarme de tu amor y de tu posesión se me ha multiplicado el sentimiento de todos los encantos de tu alma y de tu corazón divino, de ese corazón sin modelo».

    9] Manuel J. Calle, Leyendas del tiempo heroico: episodios de la guerra de la independencia americana, Madrid, Ed. América, Biblioteca de la juventud hispanoamericana, n.d, advertencia del autor de 1905.

    10] Linda Lema Tucker, «Heroína de nuestra América», diario La Primera, Perú, 25/11/2012, http://www.diariolaprimeraperu.com/online/especial/heroina-de-nuestra-america_125452.html

    11] Salvador de Madariaga,  Bolívar,  Madrid, 1975, p.299

    12] Luis Zuñiga, Manuela, Eskeletra editorial, segunda edición, 1997, pp.115-116

    13] Alberto Miramón, La vida ardiente de Manuela Sáenz, Instituto Colombiano de Cultura, 1973

    14] Alexandre Dorna, « Les effets langagiers du discours politiques », Hermés, n°16, 1995, p.133. En ligne : http://documents.irevues.inist.fr/

    15] Ibid., p.133

    16] Jean-Jacques Kourliandsky, « Rafael Correa : nouveau chef de file de la gauche radicale latino-américaine ? », Affaires Statégiques.info, 19/02/2013, http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article7747

    17] Judith Nieto López, « Algunos alcances del concepto de representación. Manuela Sáenz: el caso de una exclusión”, dans Reflexión política, vol.8, n°16, diciembre de 2006, pp.128-141

    18] Claude Dumas, Les mythes et leur expression au XIXe siècle dans le monde hispanique et ibéro-américain, Actes du colloque de 1984, Presses universitaires de Lille, 1988.

    19] Ricardo Palma, Tradiciones peruanas. Séptima serie, Alicante : Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes, 2007, Edición digital basada en la de Barcelona, Montaner y Simón, 1896. Tomo IV, pp. 1-208, pp.170-171. http://www.cervantesvirtual.com/obra-visor/tradiciones-peruanas-septima-serie--0/html/0156a98e-82b2-11df-acc7-002185ce6064_19.html

    20] Alfonso Rumazo González, Manuela Sáenz, la Libertadora del Libertador (biografía), ediciones de la presidencia de la República, Caracas, Venezuela, 2007, p.5

    21] Teresa Sosa, « Manuela Sáenz : protagonista de la historia por derecho propio”, in Palabra de mujer, http://palabrademujer.wordpress.com/2010/07/04/manuela-saenz-protagonista-de-la-historia-por-derecho-propio/

    22] Nikos Kalampalikis, « Représentations et mythes contemporains », dans Psychologie et société, 5, 2002, p.61

    23] Roger Callois, Le mythe et l’homme, Paris, Gallimard, coll. Folio-essais, 1989, p.30

    24] Ketty Romo-Leroux, Manuela Sáenz. La gran verdad, Guayaquil: universidad de Guayaquil, 2005, p.285

    25] Raúl Pérez Torres, Prólogo, dans Tania Roura, Manuela Sáenz. Una historia maldicha, Quito, Ed. La Iguana Bohemia, p.5

    26] Jean Franco, « Denzil Romero : bousculer l’histoire, dynamiter les formes », sous la direction de Laurent Aubague, Jean Franco, Les littératures d’Amérique latine au XXè siècle : une poétique de la transgression ? Paris, L’harmattan, 2009, p.243

    27] Pedro Carrero Eras, «Sobre la novela erótica: Vargas Llosa y Denzil Romero», dans Cuenta y razón, n°40, 1988, p.149, http://www.cuentayrazon.org/revista/pdf/040/Num040_020.pdf

    28] Alfonso Rumazo González, « un silencio culpable », El comercio, Quito, junio de 1988, p.A-4

    29]   Karl Kohut dir., Literatura venezolana hoy, historia nacional y presente urbano, Universidad central de Venezuela, 2a ed., Caracas : fondo editorial de Humanidades y Educación, 2003, p.187

    30] Véronique Gely, « Le ʺdevenir-mytheʺ des œuvres de fiction », dans Sylvie Parizet (dir.), Mythe et Littérature, coll. Poétiques Comparatives, Paris, Ed. Lucie,  2008, p.72

     



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