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  • Mito y poder en las sociedades contemporáneas
    Mythe et pouvoir dans les sociétés contemporaines
    Mabel Franzone - Alejandro Ruidrejo (dir.)

    M@gm@ vol.11 n.2 Mai-Août 2013

    LES MYTHES COLONIALISTES ET LES RÉSISTANCES AFRICAINES DANS MONNÈ, OUTRAGES ET DÉFIS D’AHMADOU KOUROUMA


    Oumar Guédalla

    guedallao@yahoo.fr
    Enseignant des littératures africaines à l’École Normale Supérieure de Maroua au Cameroun.

    Introduction générale

    Les combats ne sont pas toujours des attitudes de violence physique opposant des hommes ou des groupes humains. On peut déceler également des états de combats au sein des petits récits aussi bien que des discours idéologiques. Notre communication a pour but d’analyser les conflits mythiques qui ont toujours existé entre l’Occident et l’Afrique. Les mythes peuvent être en situation perpétuelles de conflit. Lorsque des communautés du monde font la course à l’hégémonie des peuples, on peut assister à des situations de lutte et d’auto-affirmation. Les mythes peuvent alors être envisagés dans une perspective hégémonique.

    En revisitant l’histoire ancienne et contemporaine, il est facile de remarquer que l’Occident a été longtemps animé par un goût immodéré du voyage, de la découverte et surtout de l’expression de puissance sur toute l’étendue de la terre. L’Occident s’est toujours efforcé à persécuter les peuples africains et à légitimer leur puissance. C’est dans ce sens que s’inscrit Kourouma lorsqu’il choisit de créer ses univers romanesques. Il a su bien puiser dans l’histoire de l’Afrique quelques événements permettant de remettre sur la table de la critique littéraire des discussions sur l’histoire et les représentations de l’imaginaire.

    Dans son deuxième roman Monnè, outrages et défis, Ahmadou Kourouma (1990) décrit le bouleversement d’un roi africain suite à l’invasion de l’armée coloniale française au sein des espaces de fiction ouest-africains. L’armée coloniale avance dans cette Afrique profonde en s’emparant des royaumes et empires restés jusqu’ici inflexibles face aux forces extérieures. Djigui Keita, le roi de Soba est informé des avancées des troupes françaises au fur et à mesure. Il prend peur et essaie, autant que faire se peut, de construire le ‘’tata’’ de la résistance. Rien ne limite l’avancée de cette armée qui entre victorieusement à Soba puis s’installe sur le Mont Tougbé. C’est l’ère de la gloire française. En écrivant sur ce sujet, Kourouma fait la « résurgence des mythes » colonialistes (Durand, 2001) en Afrique noire. Aussi, le torrent des représentations hégémoniques de la France s’abat sur une Afrique restée archaïque et presque mourante. C’est dans cette Afrique mythique que le lecteur redécouvre les mythèmes des guerriers traditionnels à travers lesquels l’Afrique a voulu s’affirmer.

    En effet, les œuvres de Kourouma sont intimement liées à l’histoire comme l’ont si bien démontré Diandué Bi Kacou Parfait (2003, 2006, 2011), Tcheuyap Alexie (2006), Ndinda Joseph (2006) et Bindji Ngoué Lucien (2013). Dans sa thèse soutenue à l’Université de Limoges, Diandué Bi Kacou Parfait analyse les œuvres de l’écrivain ivoirien dans le but de relever les traits de l’histoire, de les rapprocher de la réalité et d’en dégager l’esprit de transformation littéraire. Le critique releve que l’histoire ne constitue pas la partie essentielle de la production de l’écrivain. Pour lui, Kourouma a dû juste s’inspirer de quelques faits tragiques de l’histoire pour écrire ses romans. Le faisant, il oriente le lecteur vers la maîtrise des faits de la vie, gage de la compréhension du monde contemporain.

    Plus tard, le même critique publie « Quand on accepte, on dit oui : le roman entre mythe et histoire, un roman pluriel » (Diandué, 2006). Dans cette communication, il explique le caractère mitigé de la littérature qui oscille entre mythe et réalité. Le roman de Kourouma - se trouve-t-il - est un texte ouvert à toutes les réalités de la vie. Les faits historiques ont un véritable ancrage sur l’étymon spirituel de l’écrivain. Cinq années plus tard, il publie un autre article qui va dans le sens de la lecture géocritique du roman africain (Diandué, 2011). Ici, il démontre que le roman de Kourouma, à travers les parcours multiples de Birahima, jette un regard transpatial sur l’histoire des pays ouest-africains en situation de guerre civile. C’est dire qu’on ne saurait dissocier la production d’Ahmadou Kourouma des élans de l’histoire de l’Afrique.

    Une autre lecture des textes de l’auteur peut être observée chez Ndinda Joseph. Dans son article « Guerre, anomie et implosion chez Ahmadou Kourouma » (2006), il explique l’application du Code d’Indigénat sur les peuples ouest-africains pendant la période coloniale. L’obligation de payer l’impôt de capitation, le travail forcé, la restriction des mouvements dans les colonies et le droit de cuissage demeurent des pratiques que l’empire colonial français instaure dans ces territoires afin de maintenir le Nègre en situation de dépendance permanente.

    Tcheuyap Alexie quant à lui réfléchit sur l’écriture et le devoir de violence (2006). Il a eu à aborder son travail dans une perspective nouménale. Pour lui, les fictions de Kourouma constituent des souvenirs macabres des régimes politiques africains. En s’inspirant des dernières publications du romancier (2000 et 2004), il déduit que les derniers textes de l’écrivain rappellent des situations douloureuses liées aux actes de violence de toutes sortes. En réalité, comme l’a rappelé Bindi Ngoué (2013), ce ne sont pas les récits de l’auteur qui sont tragiques, ce sont plutôt les situations de vie commune de l’Afrique avant et après les indépendances qui sont dramatiques. L’auteur a juste fait un travail de recréation du monde allant jusqu’à l’atténuation des actes les plus horribles par des techniques discursives liées à l’humour.

    Faisant suite à tous ces écrits, nous nous intéressons aux aspects conflictuels entre l’Occident et l’Afrique pour expliquer que Monnè, outrages et défis (1990) est un roman qui rappelle les conquêtes et les résistances en Afrique noire. Comment les mythes colonialistes apparaissent-ils dans l’œuvre d’Ahmadou Kourouma ? Quelles sont les différentes forces de résistance que l’on relève dans le corpus ? A quoi renvoient-elles ? Telles sont les questions autour  desquelles nous allons trouver des réponses dans le but de démontrer que les mythes voyagent et s’imposent dans le monde entier (Carrière, 2011). Quatre axes fondamentaux constitueront l’ossature de notre travail. Tout d’abord, il s’agira d’identifier les mythèmes du colonialisme afin de comprendre leurs forces de destruction et d’implantation. Ensuite, il sera important de relever et d’étudier les résistances africaines pour expliquer les causes véritables de l’échec du Noir. Troisièmement, il sera question d’étudier les formes d’échec des résistants africains. En dernière analyse, il conviendra de montrer que les Noirs ne resteront pas définitivement sous le joug de l’empire colonial français, ils s’efforceront à se libérer du système colonial occidental pour jouir des libertés individuelles et collectives.

    • 1 Les mythèmes du colonialisme chez Kourouma

    Le colonialisme est une pratique qui prend naissance bien après l’abolition de l’esclavage. La colonisation a consisté à occuper par la force des armes, les territoires puis à exploiter les ressources naturelles des peuples colonisés. Dès les fondements du colonialisme, le Roi belge a été bien clair : « Révérends Pères et chers Compatriotes, […] Vous allez certes pour évangéliser, mais votre évangélisation doit s’inspirer avant tous des intérêts de la Belgique. » (Léopold, 1883). Apprendre aux Nègres les concepts de Dieu est une entreprise vaine puisqu’ils ont une connaissance assez convaincante du Créateur. Les Noirs ont déjà l’expérience des divinités auxquelles il ne faut pas faire allusion. Le but véritable de la mission évangélisatrice devrait intégrer l’ultra-capitalisme et le développement économique de l’Europe.

    Il s’agit en effet d’instrumentaliser la Bible à des fins matérialistes. Ceci se retrouve plus tard dans le discours de Jules Ferry lors du Congrès de Berlin. Pour ce dernier, l’Afrique a véritablement besoin d’une mission civilisatrice (Ferry, 1885). L’impérialisme français participe de ces discours racistes qui savent recréer des stéréotypes réducteurs à l’endroit des Noirs.

    Le récit de l’occupation de l’Afrique montre que la France est restée essentiellement impérialiste :
    - Pendant huit soleils et soirs j’ai voyagé pour venir vous annoncer que les Toubabs de ‘’Fadarba’’ descendent vers le sud. (Par ‘’Fadarba’’, il fallait entendre Faidherbe, le général français qui conduit le Sénégal.)
    - Nous fumes prévenus il y a des siècles et t’attendions.
    - Ils sont invincibles. (Kourouma, 1990 : 18).

    Par une technique de mise en abyme, un émissaire raconte comment les soldats français avancent en Afrique. Cette progression est tellement rapide qu’il trouve que les guerriers de l’empire colonial français sont des héros « invincibles ». Dès lors, l’image de l’invincibilité du Blanc naît puis s’oppose à celle de l’invincibilité des peuples de Soba. Nous sommes en face de deux forces systèmes mythiques antagonistes.

    C’est grâce aux progrès scientifiques et techniques issus des mythes prométhéens que la France arrive à subjuguer les royaumes et empires africains. Le rêve des Français est de faire asseoir l’hégémonie de leur science sur des ‘’peuples attardés’’. Ce sont les matériels de guerre qui imposent la puissance de la France à l’Afrique restée archaïque : « Par la poudre, le feu et le fer, ‘’Fadarba’’ et ses hommes venaient de subjuguer Bamako. » (Kourouma, 1990 : 21). La force des canons, des fusils d’assaut et des pistolets offrent aux forces françaises la possibilité de détruire les résistances africaines. Ainsi, les peuples du Djolof, de Bamako, Sikasso, Ségou, Ouagadougou et les Bambara perdront leurs armées. Ils perdront aussi leurs chefs spirituels et temporels puis resteront sous la domination de la France. Toutefois, il convient de préciser que la France ne parviendra pas à occuper les terres africaines sans fournir des efforts. Elle sera confrontée à des résistances farouches ou faibles selon les cas venant des communautés africaines.

    • 2 Les résistances africaines et les luttes hégémoniques

    Les mythes colonialistes ont toujours été acteurs de violences et de destruction des richesses patrimoniales de l’Afrique. L’empire colonial français n’a jamais eu un progrès facile au sein même d’une Afrique restée ancienne. Il a été confronté à des formes de résistance venant des grandes chefferies plus ou moins organisées. Une sorte de dialectique entre les conquérants soucieux d’implanter leur hégémonie et les peuples opprimés débordants de désir de pérenniser leur pouvoir s’opère. Ainsi, une lecture socio-historique peut nous situer au sein d’une Afrique des années 1880 – 1890 et nous aider à comprendre la sémantique des profondeurs. Les conquêtes et résistances en Afrique ont été des moments de perturbation. Durant cette période, les leaders africains se sont particulièrement distingués par des actes de bravoure inutile. Des personnages comme Aly Bojury N’Diaye le roi du Djolof ; Ahmadou Ségou le roi de Ségou ; Naba Koutou l’empereur des Mossis ; Bandiougou Diarra le chef des Bambara ; Babemba le roi de Sikasso, Samory Touré le roi du Ouassoulou et Djigui Kéita le roi de Soba ont voulu défendre leurs Nations, mais ils se sont trompés de techniques et d’armes. Chez Ahmadou Kourouma, ces leaders sus-cités restent des héros de la résistance africaine.

    Les résistances naissent de plusieurs sentiments parmi lesquels la grandeur, le centrisme religieux lié au territoire, et l’amour de la patrie. Les peuples africains soucieux de sauvegarder leur puissance, leurs terres et leurs biens, refusent toutes formes d’assujettissement. Aussi, cherchent-ils à se préserver de tout contact avec l’extérieur. Pour eux,
    L’ethnocentralisme occidental justifie ainsi sa prétention impérialiste par une conception unilatérale de la civilisation. Entraîné par un ‘’narcissisme culturel’’ invétéré, l’Occident n’a cessé de faire figure d’agresseur au regard des autres cultures et des autres civilisations du monde. (Garaudy, Préface de Bedjaoui, 1981 : 11).

    C’est donc la crainte des conquêtes des trois ‘’M’’ (Marchand, Militaires et Missionnaires) dont parlait Bedjaoui qui anime les peuples africains du roman de Kourouma au point de les amener à développer des stéréotypes de rejet à l’endroit de la France. En revisitant les traits comportementaux des résistants africains, deux attitudes attirent l’attention du lecteur : le suicide symbolique et l’endurance.

    En effet, le suicide et l’endurance peuvent se justifier dans certaines croyances des opprimés. Chez ces peuples, l’on célèbre les chevaliers morts en guerre, les chefs radicaux qui ont opté pour la mort et les guerriers qui continuent à endurer les souffrances des oppresseurs. Les chefs ou personnages qui choisissent de se ôter la vie ne sont pas des lâches. Ils estiment que la mort les rapproche des ancêtres fidèles et les éloigne des peuples souillés qui charrient des coutumes qu’ils rejettent. Voilà pourquoi les griots n’hésitent pas à célébrer les résistants défunts au profit de certains vivants. Le suicide est donc perçu comme une forme de résistance dans le corpus.

    En outre, il faut voir chez les acteurs de la résistance qui sont restés vivants la dominance d’un instinct de vie et d’une volonté de puissance qui va vers une forme de narcissisme. C’est le cas de Djigui, du sicaire et du griot de Samory qui a accepté la compromission et devient le griot du roi de Soba. Djigui a longtemps vécu dans le mensonge de son entourage qui lui a fait voir les merveilles de son royaume : « Djigui ! Djigui Keita, roi de Soba, le pays que vous héritez est une œuvre achevée. Il n’y reste aucun monnè » (Kourouma, 1990 : 15). Cette idée de l’accompli explique son attitude de roi équilibré. Il a souvent cru qu’il est au centre du monde et continue à le croire. Adulé par les griots de la cour et trompé par les marabouts-féticheurs, le roi ne parvient pas à comprendre les limites de son pouvoir. Sa population aussi vit avec les mêmes représentations liée à la super-puissance de Soba. C’est justement ce qui explique son refus de s’associer à Samory dans le but de combattre l’armée impériale française. Plus encore, Djigui est resté attaché aux richesses de la terre au point où il n’arrive pas à brûler Soba et à s’en éloigner. L’abandon de Soba et de Toukoro est un signe d’éloignement des origines mythiques.

    Samory par contre reste attaché aux techniques pyromanes. Le feu l’aide à tout détruire dans l’espoir d’asphyxier les Français puis de reconstruire un nouveau royaume le moment venu. Son désir est d’abandonner aux conquérants des terres vides et dépourvues des richesses humaines, animales ou végétales. Samory est animé par des mythes pyromanes qui naissent de son narcissisme puisqu’il veut être au centre de l’Afrique. La poudre et le fer l’aident à exterminer ses ennemis au sein des champs de combats. Le narrateur le présente comme étant « le plus valeureux du Mandingue ; il avait le savoir, la stratégie et les moyens de vaincre les Français et les avait défaits sur plusieurs fronts » (Kourouma, 1990 : 25). Au vue de ce portrait, tout porte à croire que Samory est au-dessus des faiblesses humaines liées et du découragement.

    La richesse de Samory se mesure à la taille de ses hommes, de ses bêtes et de ses soldats. La terre ne peut être son centre d’intérêt. Djigui par contre est dans un imaginaire différent. Il ne veut en aucun jour abandonné son Soba natal : « Djigui cessa d’égrener le chapelet et resta un instant interdit. Il ne pouvait pas incendier et détruire la ville de Soba. Il ne pouvait pas incendier et détruire la ville de Soba. » (Kourouma, 1990 : 32). L’autodestruction est synonyme de la fin du règne de la dynastie des Keita.

    La description de ce royaume fait penser aux mythes cosmogoniques. Les ancêtres de Djigui ont su bâtir le royaume de Soba au milieu des montagnes. L’un des versants de la région abrite la colline aux sorciers où l’on trouve des reliquaires sacrés et des fétiches chargés de protéger la population. Pour ce roi, Soba est un véritable cosmos où « il fait bon de vivre et de mourir » à l’instar du Horodougou de Fama (Kourouma, 1970 : 196).

    Forts de ces représentations, les résistants africains acceptent souvent la mort au détriment de l’asservissement. Pour les chefs africains, accepter la domination des Blancs entraîne l’irréligion. Le syncrétisme fondé sur l’islam, le fétichisme et le mânisme reste le socle à sauvegarder : « Le sol que tu viens d’embrasser restera une terre de foi. Allah !, qu’à jamais son nom soit béni, n’acceptera jamais que les pays de Soba soient possédés par les toubabs ‘’nazaras’’ » (Kourouma, 1990 : 19). Refuser la domination des Blancs devrait passer aussi par le rejet des croyances occidentales. Les conquêtes impériales ne sont pas seulement des invasions militaires, elles sont aussi considérées comme des invasions religieuses ayant pour but de détruire les croyances nègres. C’est pourquoi les Français sont appelés dans l’œuvre ‘’Nazaras’’. Cette appellation viendrait du Coran qui décrit les ‘’Nassaras’’ comme des Chrétiens qui « s’avouaient les ennemis de l’islam, c’étaient des impurs » (Kourouma, 1990 : 19). Il ressort de ces paroles deux croyances antinomiques : l’Islam et le Christianisme. Chacune d’elle est soutenue par un peuple qui cherche à légitimer ses représentations et à détruire celles qu’il trouve. C’est ce qui explique le suicide de certains guerriers et chefs dans les milieux envahis. La mort ici est le signe du retour vers les ancêtres mythiques qui sont morts dans la ‘’pureté’’ et non dans ‘’l’irréligion’’. Malgré tout, les forces de résistances se trouvent détruites par l’armée coloniale française, mais d’autres forces continuent de s’opposer à l’administration française dans le but de libérer l’Afrique opprimée. 

    • 3 Les efforts de libération de l’Afrique

    La France proclame son hégémonie. Au niveau politique, la France choisit les montagnes de Soba pour hisser son drapeau en signe de super-puissance. C’est au Kébi que l’allégeance se fait et se commémore chaque vendredi. Au niveau politique et économique, l’application du Code noir est effective. Le Nègre est relégué au second rang, il est fait pour travailler durement. L’impôt de capitation et d’autres formes de prestations lui sont imposés. Il n’a ni droit, ni valeur. Il est toujours au sujet du Blanc. L’administration coloniale est hautement hiérarchisée. Elle a au dessus le gouverneur des colonies ayant ses représentants. Les Noirs devront offrir à la France les services de la cour en choisissant des hommes valides et aguerris pour aider les Blancs à faire appliquer les règles du Code Noir. Des gardes cercles et des sicaires sont à la disposition des colons pour faire régner ces lois. Même les femmes ne sont pas épargnées ; elles sont forcées de rejoindre les Blancs à leurs couches. Face à toutes ces exactions, les Noirs s’organisent en groupes de pression dans le but de forcer les Blancs à conduire les colonies vers leur autonomie.

    La première expression du ras-le-bol date du conflit entre le Bolloda et le Kébi. Le Bolloda, lieu représentant le pouvoir noir se désolidarise du Kébi qui incarne l’administration coloniale. Le transfert du pouvoir de Djigui vers Béma déclenche le rejet de l’administration coloniale chez les courtisans : « Le geste par lequel on aurait dû répliquer à l’insolence du Blanc était de renoncer aux visites de vendredi. Notre maître n’ayant plus le pouvoir, nous ne devrions plus effectuer de visites de vendredi » (Kourouma, 1990 : 157). Les visites hebdomadaires du Bolloda témoignent de la fidélité à la suprématie de la France. Refuser de se rendre au Kébi est une manière de bouder cette administration. La deuxième forme de rejet s’exprime par l’admission de Yacouba, un marabout déclaré de la France au Bolloda. Le faisant, Djigui sait qu’il provoque la rupture avec la France. Ces actes montrent une résistance vieille de quelques décennies et qui refait surface. Elle devient assez manifeste lorsque le roi affirme ouvertement le début des hostilités après quarante ans de reculade. Selon le griot Djéliba, ces quarante ans ne sont point des années d’acceptation véritable, mais celles du recul et de méditation qui participent des stratégies du bélier. Il choisit alors d’appeler ce refus ouvert le ‘’boribana’’ par allusion aux luttes samoriennes des années dix-huit cent.

    En effet, Djigui Keita, le chef de Soba a passé une quarantaine d’années à rendre de loyaux services aux Français. Ses proches et son armée vieillissant, il n’y a point de rapprochement véritable entre les réelles résistances de Samory et celle qu’il oppose à la France restée victorieuse. Malgré cela, il refuse la domination française et préfère la mort dans l’honneur. Cette résistance est comparée à celle du bélier totémique qui passe presqu’un demi-siècle de reculade et décide un beau jour de mettre fin à ses reculades : « Le sort en était jeté : la guerre aux Blancs nazaréens engagée, la marche de la horde des vieillards sur le Kébi décidée. Nous démarrâmes. » (Kourouma, 1990 : 192). Comment vaincre quand on sait qu’un corps armée devra avoir besoin des énergies variées venant de toutes parts et surtout des jeunes ? Cette question n’est pas inutile. Djigui sait que sa résistance est suicidaire. Il décide d’entrer dans le village réservé aux rois défunts. Déçu, il se donne la mort : « Devant tout son peuple le Massa se trouvait désobéit, trahi, désavoué et honni. C’était intolérable. Il se pencha la sagaie d’un proche courtisan et, afin que de loin tout le monde vît la lame flamboyante s’enfoncer dans sa gorge, voulut se redresser. À peine s’appuya-t-il sur les étriers que le cœur lâcha et qu’il s’effondra ». (Kourouma, 1990 : 270). Son suicide est l’expression une fois de plus du code de l’honneur. La révolte affirmée et le voyage sur Toukoro amorcé, Djigui ne pouvait pas supporter tous les combats. La mort était la seule issue de réconfort. La mort du roi est donc la consécration des prédictions des ancêtres morts et le rapprochement du dernier des Keita de ses aïeules.

    La deuxième forme d’expression de la révolte à l’égard de l’administration coloniale s’observe chez les hommes politiques de l’Afrique nouvelle. Ceux-ci apprennent à s’organiser autour des idéaux de liberté et de démocratie. Après la deuxième guerre mondiale du corpus, De Gaulle fait asseoir les notions de liberté, d’égalité et de citoyenneté : « Désormais, Arabes et Noirs des colonies sont des citoyens avec égalité de droit avec les Français » (Kourouma, 1990 : 211 – 213). Cet énoncé traduit les transformations observées dans la politique française. La fin du pétainisme se manifeste par le départ de Bernier et l’arrivée d’Hérault comme gouverneur des colonies dans Monnè, outrages et défis (1990). Le changement fait de Djigui un être que la France voudrait reconquérir, mais sans succès.

    Dans le roman, la France feint de donner la possibilité aux Africains de désigner un député pour l’Assemblée Constituante de Paris afin qu’il puisse défendre les droits des Noirs. Malgré tout, ni l’impôt de capitation, ni les travaux forcés ne devaient être abrogés. Le Rassemblement Démocratique Africain, sous la houlette d’Houphouët Boigny se charge de lutter pour l’affirmation du Noir au sein d’un monde divisé. Dès lors, les peuples opprimés de l’œuvre de Kourouma se chargent d’accueillir Houphouët Boigny avec beaucoup d’enthousiasme puisqu’ils voient en lui un libérateur. Houphouët Boigny est le symbole de la fin des travaux forcés. Des fêtes sont organisées pour le célébrer en qualité du héros libérateur du Rassemblement Démocratique Africain. Dans l’œuvre, les habitants appellent les moments de commémoration de la fin des travaux forcés « les fêtes Fouphouai » en signes de reconnaissance de ses efforts.

    Conclusion générale

    L’Occident, animé par le goût de découverte et du pouvoir, apparaît dans le monde entier comme l’occupant principal des colonies. Le discours du roi Belge adressé aux missionnaires belges en 1883 et les débats du Congrès de Berlin de 1884 sont les paroles qui ont permis le déclenchement des mythes colonialistes. ‘’L’explosion’’ de ses mythes a provoqué des ‘’ruissellements’’ multiples et chaque nation impérial européenne s’est saisie de l’idéologie pour se tailler de grands espaces. C’est ainsi que le thème de l’impérialisme refait surface et apparaît dans l’œuvre de Kourouma telle une figure obsédante qu’il est important d’étudier. La colonisation a intéressé Ahmadou Kourouma qui a choisi d’écrire un roman pouvant décrire les conquêtes et les résistances en Afrique noire. En relisant Monnè, outrages et défis (Kourouma, 1990), on découvre des formes de « résurgence » (Durand, 2001) de l’histoire coloniale de l’Afrique. Voilà pourquoi nous nous sommes intéressés à cet aspect du sujet dans le cadre de notre communication.

    Au terme de ce travail, nous pouvons dire que les mythes colonialistes naissent d’une volonté de puissance. L’empire colonial français, à travers hommes politiques et ses armées, parvient à subjuguer les chefferies et les royaumes africains. Toutefois, les expéditions de la France ne se font pas sans difficulté ; elles se trouvent buttées aux formes de résistances des chefs de guerre africains, soucieux de préserver leur équilibre séculaire.

    Toutefois, compte tenu de l’inefficacité des forces de résistance, les royaumes africains tombent après des combats plus ou moins âpres. C’est le cas de Bamako, du Djolof et du Mandingue. D’autres royaumes par contre, voient leurs chefs prendre la poudre d’escampette à l’instar d’Ahmadou de Ségou et Naba Koutou du Mossis. D’autres enfin se donnent la mort au nom du code de l’honneur et refusent de vivre l’échec de la résistance. Il s’agit entre autres de Babemba, roi de Sikasso et de Djigui roi de Soba. Il ressort de ces conquêtes et résistances que la France a su exprimer son hégémonie sur les peuples africains faute de grands mythes structurants. Il convient de rappeler que les mythes expliquent l’organisation sociale, politique, économique et militaire des peuples. Et si l’Afrique échoue devant la colonisation française, c’est justement faute des représentations archétypales véritables. L’Occident a toujours été animé par des récits d’aventures qui ont structuré sa pensée. Voilà pourquoi la découverte et la domination font partie de leurs schèmes. Ainsi, les mythes occidentaux voyagent et s’implantent par la force des armes à l’instar des mythes impérialistes. Ils détruisent les mythes africains et les systèmes mythologiques de l’Afrique pour injecter les mythèmes des super-puissances occidentales. L’Afrique par contre, est toujours sous-tendue par des mythes passéistes et fétichistes qui ne l’aident jamais à exprimer une volonté de puissance gage du progrès et de l’admiration. Ce sont ces rapports de force qui ont toujours prévalu et qui continuent à prévaloir de nos jours si bien qu’on estime qu’aucun peuple du monde ne pourra exister s’il n’arrive pas à construire ces propres représentations de l’imaginaire.

    Bibliographie

    I – Corpus
    Kourouma, Ahmadou, (1990), Monnè, Outrages et Défis, Paris,  Le Seuil, Coll. ‘’Points’’.
    II - Autres œuvres de l’auteur                 
    Kourouma, Ahmadou, (1970), Les Soleils des Indépendances, Paris, Le Seuil.
    - (1998), En Attendant le Vote des Bêtes sauvages, Paris, Le Seuil.
    - (1998), Le Diseur de vérité, Paris, Acoria.
    - (1999), Yacouba, le chasseur  africain, Paris, Gallimard- Jeunesse.
    - (1999), Le Chasseur, héros africain, Grandir.
    - (1999), Le Griot, homme de paroles, Grandir.
    - (2000), Allah n’est pas Obligé, Paris, Le Seuil.
    - (2004), Quand on refuse, on dit non, Paris, Le Seuil.
    III – Textes consultés
    Bindi Ngoué, Lucien, (2013), Histoire et création littéraire dans les productions romanesques de Kourouma, (Thèse soutenue sous la Direction de Moukoko Gobina), Université de Ngaoundéré-Cameroun.
    Carrière, Jean Pierre, (2011), Le Voyage des mythes », audioboo.fr, Écouté le 17 janvier.
    Diandué Bi Kacou, Parfait, (2003), Histoire et fiction dans la production romanesque d’Ahmadou Kourouma, (Thèse soutenue sous la Direction de Jean-Marie Grassin, Vion-Dury Juliette et Lezou Dago Gérard), Université de Limoges.
    (2006), « Quand on accepte, on dit oui : le roman entre mythe et histoire, un roman pluriel ? », (Éthiopique N° 76, Centième anniversaire de Léopold Sédar Senghor, Cent ans de littérature, de pensée africaine et de réflexion sur les arts africains, Article publié sur http://www.refer.sn/ethiopiques, 1er semestre. 
    (2011), « Une Lecture géocritique du parcours transpatial de Birahima dans les textes de Kourouma », Abidjan, Université de Cocody, pdf.
    Dieng, Amady Aly, (2006), Hegel et l’Afrique noire, Hegel était-il raciste ? in Série de Monographies de CODESRIA, Dakar, www.codesria.org.
    Durand, Gilbert, (2001), La Résurgence des mythes et ses implications », in Qu’est-ce que la culture ?, Paris, Odile Jacob.
    (1992) Figures mythiques et visages de l’œuvre, De la mythocritique à la mythanalyse, Paris, Dunod.
    Ferry, Jules, (1885), Un débat à la Chambre des Députés, Berlin, http://www.ldh-toulon.net/imprimer.php3id_article=177.
    Garaudy, Roger, (1981), Promesse de l’Islam, Paris, Le Seuil, 
    Le Code Noir (2012), « Les soixante articles du Code Noir »
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